Europe can no longer be a custodian for the old-world order, for a world that has gone and will not return.
Nos regards se sont détournés des scènes de guerre en Ukraine et en Iran, et se focalisent sur les élections municipales avec leurs lots de surprises, de renoncements et de trahisons. Les résultats auront des effets sur les prochaines élections sénatoriales, et les accords-désaccords des partis pourront nous donner une tendance pour les présidentielles prévues dans une année. J’écris bien une tendance car la spécificité du monde politique s’illustre par ses coups de théâtre.
Mais sortons le nez de notre nombril et n’oublions pas Bruxelles et la Commission à Berlaymont.
Que s’y passe-t-il ? On se rappelle qu’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, avait bénéficié des voix des groupes S&D, Renew et des Verts lors de sa dernière élection, et elle avait été élue avec plus de voix (+ 30) en 2024 qu’en 2019 malgré la résistance de son propre parti, et notamment la défection des parlementaires français menés par François-Xavier Bellamy. On n’est jamais mieux trahi que par son propre camp.
Les commentateurs de la vie politique européenne prédisaient un mandat autrement plus compliqué – malgré les crises affrontées lors de son premier mandat – du fait des succès électoraux de l’extrême-droite, et de la recomposition des groupes politiques ainsi que de la réélection de Donald Trump.
Lundi 9 mars, VDL a troublé en jugeant que “l’Europe ne peut plus être la gardienne de l’ancien ordre mondial, d’un monde qui a disparu et qui ne reviendra pas”. Une déclaration qui a été interprétée comme une validation de la politique erratique, brutale, inhumaine de Donald Trump. Ses alliés sociaux-démocrates, avec lesquels elle avait négocié sa réélection sont très remontés et lui réclament quelques éclaircissements.
Retour sur un parcours de première présidente de la Commission européenne.
Un premier mandat sur fond de crises
Ursula von der Leyen, ou VDL, n’a pas à rougir des résultats qu’elle a obtenus lors de son premier mandat (2019‑2024) d’autant que celui-ci, atypique, a été traversé de plusieurs crises, avec trois grands axes : le Green Deal, la gestion du Covid et la réponse à la guerre en Ukraine. Ces crises ont éprouvé son pouvoir politique.
Élue présidente de la Commission en 2019 à la fin du feuilleton du Brexit, elle accompagne la sortie effective du Royaume‑Uni le 1er février 2020, ce qui referme une séquence de négociation ouverte depuis 2016. Sa Commission est rapidement confrontée à la pandémie de Covid‑19, qui devient le premier dossier de son mandat, tant sur le plan sanitaire qu’économique. À partir de février 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie transforme sa Commission en véritable exécutif de crise, avec un rôle central dans la réponse économique, énergétique et militaire de l’Union Européenne (UE) :
- Covid‑19, vaccins et relance : si l’achat groupé des vaccins pour les 27 est salué pour la solidarité, il est aussi critiqué pour la lenteur initiale de la vaccination et le manque de transparence sur les contrats (le Pfizergate). Son plan de relance inédit de 750 milliards d’euros (“NextGenerationEU”), financé par une dette commune européenne et associé à de nouvelles “ressources propres” (taxes au niveau UE) marque un pas important vers l’intégration budgétaire. Les fonds du plan sont conditionnés à des plans nationaux de réforme et à des objectifs de transition verte et numérique, renforçant le pouvoir de la Commission dans la surveillance des politiques économiques, ce qui n’a pas l’heur de plaire à certains pays ou leaders de partis politiques.
- Pacte vert et régulation : c’est l’un des chantiers les plus ambitieux portés dès 2019 par la Commission, et sous la présidence VDL, l’UE adopte un paquet législatif massif : réforme du marché carbone, taxe carbone aux frontières, fin programmée des moteurs thermiques pour les voitures neuves en 2035, normes de rénovation énergétique des bâtiments, etc.
- Guerre en Ukraine et dimension géopolitique : VDL devient l’un des visages de la réponse européenne à la guerre avec une coordination des sanctions économiques massives contre la Russie, et un soutien financier et militaire à l’Ukraine. Elle s’implique personnellement dans les tournées diplomatiques à Kyiv et dans les discussions sur l’aide macro‑financière et la reconstruction, et la Commission joue un rôle clé dans les plans de réduction de la dépendance de l’UE au gaz et au pétrole russes, en accélérant diversification énergétique et renouvelables
Les atermoiements et les hésitations sur l’aide européenne, financière et militaire, apportée à l’Ukraine ne font pas bon effet. Oui, il y a soutien de la majorité des pays membres mais les obligés de Donald Trump et/ou de Vladimir Poutine continuent de jouer les marchands de tapis pour obtenir de l’argent de l’UE qu’il vilipende tant. Au sein des pays dont les gouvernements sont clairs sur leur position d’assistance à l’Ukraine, des voix dissonantes se font entendre depuis un moment. La Commission peut prendre des positions mais ce n’est pas son rôle d’intervenir sur la politique étrangère de l’Union.
Le Pacte vert a depuis son adoption pris des coups de canif notamment sur la fin en 2035 du moteur thermique – concurrence chinoise oblige – ou encore sur le volet agricole.
La loi de celui qui aboie
Ce lundi 9 mars, VDL s’adressait à un parterre d’ambassadeurs de l’Union européenne. Selon elle, si l’Union « défendra et préservera toujours le système fondé sur des règles », elle ne peut plus compter sur celui-ci pour défendre les intérêts européens et protéger le continent contre les menaces. Elle a ajouté : « Nous devons de toute urgence nous demander si notre doctrine, nos institutions et notre processus décisionnel – tous conçus dans un monde d’après-guerre caractérisé par la stabilité et le multilatéralisme – ont su s’adapter au rythme des changements qui nous entourent. Si le système que nous avons construit – avec toutes ses tentatives bien intentionnées de consensus et de compromis – est davantage une aide ou un obstacle à notre crédibilité en tant qu’acteur géopolitique. »
Bien entendu, ses « partenaires » sociaux-démocrates sont montés au créneau et lui ont demandé des comptes.
Le conflit au Moyen-Orient a remis en lumière une ancienne ligne de fracture quant à savoir qui parle au nom de l’Europe sur la scène internationale. En réaction aux initiatives diplomatiques de VDL, la France – via Nathalie Loiseau, députée européenne, et Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères – a accusé la Commission d’usurper le rôle de la chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, qui agit dans le cadre d’un mandat approuvé par les 27 États membres.
Selon un article dans The Guardian, « Cette critique est loin d’être partagée par tous. Certaines sources au sein de l’UE soutiennent qu’il est important qu’un président de la Commission assume un rôle de leader en période de crise mondiale ; d’autres ont déclaré ne pas y voir d’inconvénient. « La critique selon laquelle la Commission outrepasse son mandat n’est qu’un prétexte pour dire : “Nous n’aimons pas telle ou telle décision que vous avez prise” », a déclaré un diplomate européen. »
Mais le bât blesse ailleurs… dans la précipitation à approuver l’intervention américaine en Iran pour un changement de régime.
Vassalisation du pouvoir européen ?
Les images d’Ursula von der Leyen, venue sur le complexe du golf Trump Turnberry, en Ecosse, conclure les négociations avec le président américain, dont elle a flatté les talents de « redoutable négociateur », n’ont pas arrangé les choses. « Ursula von der Leyen [y] a offert un spectacle pitoyable, l’incarnation d’une élite européenne qui, face à une offensive politique et idéologique, ne se rend même pas compte de ce qui est en jeu », déclarait au Figaro, le 5 août, l’essayiste Giuliano da Empoli. Avant d’asséner :« Ursula von der Leyen est paradoxalement devenue le symbole de la soumission européenne. »
Ursula von der Leyen est allemande. Il faut le rappeler pour comprendre ses positions atlantistes. Friedrich Merz, chancelier membre de la CDU/CSU, à la ligne libérale-conservatrice, l’est tout autant que son prédécesseur Olaf Scholz du SPD, parti social-démocrate.
VDL insiste publiquement sur le fait que les États‑Unis restent des « alliés » de l’Union, même quand Donald Trump menace l’Europe de droits de douane ou remet en cause la protection américaine via l’OTAN. Elle distingue aussi la relation Bruxelles-Washington de celle avec Pékin, soulignant que la première est la plus importante. Elle est très critiquée sur son manque d’opposition à Donald Trump et son administration, et d’aucuns ont pensé qu’elle est non seulement parue faible lors de sa rencontre avec le président américain en juillet dernier, mais qu’elle a aussi fait apparaître l’UE en situation de vassalité.
Face aux déclarations agressives de Donald Trump et de ses sbires (hausse de tarifs, chantage sur la défense, dossiers comme celui du Groenland), elle mise surtout sur le dialogue et la conciliation, tout en appelant à une réponse « ferme » sans toujours préciser concrètement les contre‑mesures à adopter.
Son style centralisateur est critiqué mais aussi son manque de transparence, ceci depuis son premier mandat. Nombre d’eurodéputés et d’anciens commissaires dénoncent une Commission trop “verticale”, où VDL gouvernerait avec un petit cercle de conseillers, marginalisant les autres commissaires. Plusieurs analyses décrivent une “impératrice de l’Europe” ou une “tentation impériale”, estimant qu’elle cherche à incarner l’UE au‑delà du rôle prévu par les traités, en concentrant l’initiative politique à Bruxelles. Il est difficile de discerner et d’évaluer la misogynie et la tentation du souverainisme dans ces sobriquets.
De sa relation « toxique » avec les États-Unis, il est fondamental qu’elle se débarrasse. Son manque de transparence, et probablement, la concentration des décisions au sein de son cabinet est le résultat d’une méfiance cultivée par ses expérineces avec Charles Michel – souvenez-vous du Sofagate – ou l’incontournable – sur les plateaux de télévision français – ancien commissaire en charge du marché intérieur, de la politique industrielle, du numérique, de la défense et de l’espace, Thierry Breton. Ces messieurs n’ont pas ménagé leur peine pour saper l’autorité d’Ursula von der Leyen lors de son premier mandat et… ensuite. Ahhh, les rancœurs…
Pour les convaincus de la construction européenne, laborieuse parfois, il est fondamental de conserver – sans être conservateur et rance – les valeurs fondamentales sur lesquelles se sont appuyés les fondateurs de l’UE : le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’état de droit, le respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités (article 2 du traité sur l’Union européenne).
En s’accoquinant avec l’extrême-droite qu’elle soit américaine ou européenne, l’UE ne peut que s’affaiblir et prêter le flanc à tous ses agresseurs. D’aucuns pensent à la Russie, à la Chine mais il ne faut jamais oublier que les États-Unis ont mis beaucoup de temps et d’énergie pour saper le travail et la construction européens.
On pense toujours qu’il est trop tard pour l’UE de se présenter comme la gardienne de ces valeurs et de continuer de tenir tête mais malgré les adversités multiples, nos institutions résistent, même si elles sont jeunes. Elles doivent être représentées par des personnalités fortes, ce qu’est VDL mais aussi Kaja Kallas, Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Ces personnalités doivent se battre contre le détricotage des politiques essentielles de l’UE, comme le Pacte vert, malgré les pressions des lobbies, des pays membres mais aussi des pays extérieurs dont on constate depuis le début leurs ingérences dans nos affaires.
Pendant ce temps, observons ce qui va se passer chez nos voisins, en Italie – les 22 et 23 mars, et en Hongrie, le 12 avril. Leurs électeurs vont-ils continuer à approuver les atteintes à l’état de droit, la corruption, l’enrichissement des proches ou vont-ils se détourner des populistes qui les avaient séduits avec des promesses qui n’engagent que celles et ceux qui y croient ?



