Diversement vôtre

Le sujet de cet essai n’est pas ce que l’on appelle le libre arbitre mais la liberté sociale ou civile : la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu.
John Stuart Mill – De la liberté

Dans son essai De la liberté, John Stuart Mill, philosophe du dix-neuvième siècle, aborde entre autres la question de la « tyrannie de la majorité », point de départ de sa réflexion sur la manière dont « la société devient le tyran », dont le corps collectif peut opprimer l’individu. Il reprend l’idée d’Alexis de Tocqueville selon laquelle la démocratie contiendrait en elle-même le germe de la tyrannie, par son obsession de l’opinion publique. Alexis de Tocqueville et John Stuart Mill, nés au tout début du dix-neuvième siècle, sont les héritiers de la société post-révolutionnaire et identifient cette société avec la démocratie.
Lorsque l’on écoute et observe bien nos hommes et femmes politiques, il y a toujours eu usage et abus d’usage de ce terme, l’opinion publique, comme si elle ne faisait qu’une, comme si nous tous n’étions qu’une masse, ou un peuple. Non, je ne ressemble pas à mon voisin, non, je ne me reconnais pas dans les caractéristiques attribuées à une nationalité, un genre ou une couleur de peau.
Il y a une question qui me taraude depuis si longtemps. Quelle est la liberté de l’individu face à la société ? Quelles sont ses marges de manœuvre ? Peut-on vivre simplement et naturellement sa singularité ou doit-on constamment lutter contre une vague de normalité, d’us et coutumes, de conformisme ? Ces interrogations ne sont pas nouvelles mais elles prennent un nouveau sens dans un vingt-et-unième siècle qui uniformise nos pensées et nos actions à toute allure.

De façon générale, la liberté est un terme qui désigne la possibilité d’action ou de mouvement. Chaque société – voire chaque individu si l’on pousse à l’extrême – a sa définition de la liberté. Je choisis ici de traiter de la liberté individuelle ou des libertés individuelles qui comprennent aussi bien la liberté de circulation, économique, d’opinion ou de culte. La liberté ne concerne pas uniquement la prise de décision et l’action mais encore la liberté ou l’indépendance d’esprit.
C’est particulièrement sur la liberté d’opinion – qui associe liberté de pensée et liberté d’expression – que je souhaite marquer une pause. Comme Wilhem von Humboldt ou John Stuart Mill, je revendique la liberté de ne pas penser comme mon groupe, de ne pas être jugée à l’aune de ce que « ma » communauté veut m’imposer. Je revendique surtout la liberté de n’appartenir à aucun clan. Loin de moi l’idée de rejeter intellectuellement l’expérience des uns et des autres. Après tout, je ne réfléchis pas « ex-nihilo ». C’est en se confrontant aux opinions différentes, et parfois contrariantes, qu’un individu peut forger sa propre pensée, unique. Il est probablement confortable de se glisser dans une pensée normée, conformiste, de ne heurter personne par une idée peu partagée, par une vie qui ne trahit pas la tradition. C’est probablement plus riche et source de créativité de l’interroger.
Selon Alexis de Tocqueville, l’opinion publique peut être positive lorsqu’elle est garante de la liberté, des libertés individuelles contre toute forme de pouvoir. Elle est néanmoins délétère lorsqu’elle combat toute tentative de se distinguer, de sortir du conformisme, des us et coutumes. Et elle met au ban de la société toute personne considérée comme déviante. Mais qui décide que l’autre est déviant ? Sur quels critères ? Le sociologue, Howard Becker, qui vient de disparaître, soutient ceci dans Outsiders, Études de sociologie de la déviance : « Est déviant non pas celui qui transgresse la norme mais celui dont on a intérêt à dire qu’il transgresse la norme ».
Alors, je regarde et j’écoute ce qui se passe autour de moi, et je ressens comme lorsque j’étais enfant ce frein puissant à la possibilité d’être soi-même, d’emprunter sa propre voie, de se rencontrer, d’être différent. Tout dans le monde participe d’une standardisation et l’intelligence artificielle y contribue grandement en décuplant ce fléau. Ce n’est en rien nouveau. L’uniformisation – John Stuart Mill utilise le terme assimilation – existe depuis la nuit des temps. Au fur et à mesure des échanges, de la communication, du développement des transports, au lieu de se réjouir de découvrir d’autres cultures différentes, on a constamment combattu l’autre et ses croyances, sa « barbarie ». On a imposé sa culture. Et il y a toujours des gagnants et des perdants.
De nos jours, nous écoutons tous la même musique, des États-Unis à la Chine, nous voyons les mêmes superproductions. Les vedettes internationales, majoritairement américaines, se produisent devant des foules identiques, hypnotisées, de Séoul à Buenos Aires en passant par Paris. Un seul et même pays qui a pourtant été le modèle de la liberté pour beaucoup d’européens, qui a offert des écrivains, des intellectuels et des artistes audacieux, qui en a surtout beaucoup accueillis. Ce pays continue de mettre en avant sa diversité, et elle est réelle, mais la diversité d’opinions y est mise à mal, comme sur le vieux continent.
Et ne pensons pas que c’était mieux avant, un refrain que l’on entend de partis politiques qui se disent décomplexés mais que l’on devrait plutôt qualifier de rances. C’était certainement mieux avant pour une minorité d’individus, mâles, hétérosexuels et blancs. Une minorité.
Tyrannie de la minorité, dites-vous ?

Alors qu’il n’était plus que le leader de l’opposition, Winston Churchill, dans un discours en 1947 devant la chambre des Lords, clamait ceci : « …on a pu dire qu’elle (note : la démocratie) était la pire des formes de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps… », propos repris maintes et maintes fois par les hommes et les femmes politiques pour justifier les actions de leur gouvernance. Lors de cette même allocution, il ajoutait : « …mais il existe le sentiment, largement partagé dans notre pays, que le peuple doit être souverain, souverain de façon continue, et que l’opinion publique, exprimée par tous les moyens constitutionnels, devrait façonner, guider et contrôler les actions des ministres qui en sont les serviteurs et non les maîtres ».
Existe-t-il de nos jours une majorité ?
Nous serions tentés de répondre négativement quand on observe, du moins dans nos sociétés occidentales, les revendications de minorités, et la possibilité plus ou moins réprimée de les exprimer voire de les vivre. Ou bien encore si l’on examine la composition de notre Assemblée nationale composée d’une flopée de groupes politiques, tous en situation de minorité. Mais si l’on en croit les instituts de sondage, il semblerait que sur certaines questions basiques – questions qui contiennent parfois la réponse – se dégage fréquemment une majorité, majorité de circonstance peut-être. Pour avoir moi-même élaboré des questionnaires, je peux comprendre que l’insertion de questions simples et fermées – les réponses sont à choix multiples – est essentielle pour pouvoir traiter les données. On arrive à en retirer de jolis graphiques, pour les questionnaires les plus sophistiqués, mais ce type de questionnaire n’apporte qu’une réponse partielle voire biaisée d’une opinion ou d’un état d’esprit d’une société, à un moment donné.
Je l’ai déjà mentionné, l’immense majorité d’entre nous ne raisonne qu’autour de sa personne ou de son groupe. Son expérience personnelle est forcément universelle. Cela relève fréquemment d’une paresse intellectuelle. Tant que les différents groupes ou minorités, tout en vivant et en agissant selon leurs convictions, ne portent pas atteinte aux autres individus, ne « nuisent pas à autrui » selon John Stuart Mill, n’imposent pas leurs croyances ou leurs modes de vie, quelle importance ?
Je me rappelle l’intervention d’une productrice américaine d’un programme sur la politique des États-Unis, remise en ligne juste après la décision de la Cour suprême américaine de revenir sur l’arrêt Wade vs Roe. Dans cette vidéo devenue virale, elle affirmait qu’elle respectait les personnes qui, pour des questions religieuses, étaient contre l’avortement et qu’elle se battrait pour que ces personnes conservent le droit de vivre selon leurs croyances – en l’occurrence, chrétiennes – mais elle attendait à ce que, en retour, ces mêmes personnes ne viennent pas leur imposer leurs principes religieux, ne s’autorisent pas à lui dicter les règles de conduite de sa vie.
John Stuart Mill estime que «…même les opinions perdent leur immunité lorsqu’on les exprime dans des circonstances telles que leur expression devient une incitation manifeste à quelque méfait ».
Du fait de l’effet de caisse de résonance des réseaux sociaux, on a l’impression que chaque individu réclame le droit à la liberté d’expression et d’action. C’est oublier celles et ceux qui ne participent pas à une vie parallèle en ligne. C’est oublier celles et ceux qui se taisent et c’est une autre majorité, silencieuse, celle que les extrêmes convoitent.
Des groupes, des communautés, quels que soient leurs facteurs communs, revendiquent leurs droits de vivre et de s’exprimer selon leurs convictions. Très bien. Nous attendrions de ces mêmes groupes qu’ils témoignent de la même tolérance, qu’ils acceptent la liberté d’un seul individu de ne pas se reconnaître dans une chapelle, d’un seul individu qui tient à son individualité.

John Stuart Mill, dans le chapitre De l’individualité comme l’un des éléments du bien-être, affirme que : « Si ce n’est pas le caractère propre de la personne, mais les traditions et les mœurs des autres qui dictent les règles de conduite, c’est qu’il manque l’un des principaux ingrédients du bonheur humain, et en tout cas l’ingrédient le plus essentiel du progrès individuel ou social ». Comprendre que permettre à l’autre de vivre sa vie sans lui dicter son comportement, qui ne nuit à personne, peut bénéficier à la collectivité. En accueillant la différence (ou la déviance), les sociétés ont la possibilité de se grandir.
L’autoroute n’est pas faite pour chacun et chacune car il ou elle est entraîné.e dans un flot rapide, à sens unique, dans un état hypnotique. L’impossibilité d’y faire de réelles pauses fait de nous tous des automates. 
Quand on emprunte des chemins de traverse, il faut savoir qu’il y aura des obstacles, nombreux, et des réactions négatives. Et je laisserai les derniers mots à Henri de Montherlant : « La liberté existe toujours. Il suffit d’en payer le prix ».

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