Ce qu’il reste du monde

Du cinéma palestinien, nous ne connaissons pas grand-chose malgré les festivals consacrés au cinéma du Moyen-Orient. Nous le savons tous et toutes, si le cinéma français ne reposait pas encore sur ses lauriers et des financements concentrés sur certains acteurs et actrices « bancables », nous serions envahis par un cinéma américain, parfois surprenant, mais la plupart du temps normé. Si Paris n’était pas la capitale du cinéma, et si certains gérants de cinéma en province n’étaient pas si amoureux du 7ème art, nous passerions à côté de pépites vietnamiennes, philippines, sénégalaises et… palestiniennes.
Dans ces deux longs-métrages, des points communs : ils sont mis en scène par deux réalisatRICES, Annemarie Jacir et Cherien Dabis, la présence de l’acteur-réalisateur Mohammad Bakri, à la carrière internationale, décédé en décembre dernier, que vous avez tous vu dans Le bureau des légendes ou Homeland, auteur du documentaire « Jenin, Jenin », (2002) que vous pouvez visionner ici.
On ne peut pas évoquer le cinéma palestinien sans parler politique. Sans parler d’Israël non plus.

crédit photo :

signalétique de sortie de secours verte accroché au plafond sous lumière de néon

Quelques semaines après le douloureux massacre du 7 octobre 2023 en Israël, perpétré par les sicaires du Hamas, j’empruntais à la rabbine Delphine Horvilleur cette expression, la faille empathique, pour tenter d’exprimer mon empathie vis-à-vis de la communauté juive du monde entier. Je n’avais pas choisi le camp des citoyens israéliens versus celui des citoyens palestiniens, non plus celui des autorités respectives des deux territoires. En revanche, j’avais choisi de ne pas être dans le camp des « Oui, c’est horrible MAIS… » Parce que je ne serai jamais du côté des antisémites ni du côté de celles et ceux qui jouent avec les codes antisémites. JAMAIS.
Je ne serai non plus jamais du coté du terrorisme et des gouvernants corrompus dont la mort (par assassinat) de l’Autre est une simple variable.
Susan Sontag écrivait dans son essai « Regarding the pain of others » : « Les photographies poignantes ne perdent pas fatalement leur pouvoir de choquer. Mais elles ne sont pas d’un grand secours si la tâche est de comprendre. Les récits peuvent nous amener à comprendre. Les photographies font autre chose : elles nous hantent.»
Il en est de même des cinémas qui se donnent parfois comme des récits.


Je pense qu’en tant que Palestinienne Américaine qui a grandi dans la diaspora, parce que mon père a été expulsé de Palestine en 1967, j’ai grandi entourée de médias occidentaux où les Palestiniens étaient relégués à des titres sans nom et sans visage. J’ai eu le sentiment d’une déshumanisation brutale.

Cherien Dabis | interview sur la RTS, 10 octobre 2025

Si beaucoup n’ont choisi aucun camp, parce que « violemment indifférents », d’autres s’isolent sur une seule position. Pourtant, il est humaniste de considérer les histoires des palestiniens, les histoires des israéliens. Il est humaniste et obligatoire de considérer les deux destins. Il est fondamental de regarder en face le massacre d’une civilisation qui porte l’Histoire. Le Moyen-Orient (appellation anglo-saxonne) ou Proche-Orient (appellation française) est un espace géographique au carrefour de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. Il a joué un rôle central dans l’histoire de l’humanité, étant le berceau de plusieurs civilisations anciennes ainsi que des trois grandes religions monothéistes. » (source wikipédia)
Deux longs-métrages palestiniens de deux femmes, à presque 10 années de différence, et l’on retrouve les mêmes thèmes : la colonisation, l’enfermement, la violence, les morts, la résistance, l’humiliation, et les positions différentes selon que l’on a choisi l’exil ou de rester dans les territoires occupés. Ces deux cinéastes nous content l’histoire des Palestiniens de deux manières différentes. L’une, Annemarie Jacir, a choisi une unité de temps et de lieu, pour saisir la dimension politique de sa chronique intime. L’autre, Cherien Dabis, a préféré une saga sur trois générations, une seule famille, pour conter la souffrance de toute une population.

Prix et sélection : Astor d’or du meilleur film et Astor du meilleur acteur pour Mohammad Bakri (Festival international du film de Mar del Plata 2017), Grand Prix du long métrage – Licorne d’Or (Festival international du film d’Amiens 2017 ), sélection officielle au festival international du film de Locarno 2017
Réalisation et scénario : Annemarie Jacir
Photographie : Antoine Héberlé
Montage : Jacques Comets
Les actrices, les acteurs : Mohammad Bakri, Saleh Bakri, Maria Zreik,
Genre : drame – 2017

Réalisation et scénario : Cherien Dabis
Décors : Bachar Hassouneh
Musique : Amine Bouhafa
Photographie : Christopher Aoun
Montage : Tina Baz
Les actrices, les acteurs : Saleh Bakri, Cherien Dabis, Adam Bakri, Maria Zreik, Mohammad Bakri
Genre : drame – 2025

Annemarie Jacir nous présente le Wajib, coutume palestinienne. Amal, la fille et la sœur de Abu (« père » en arabe) Shadi et de Shadi, se marie et c’est un événement. Le wajib, s’impose aux hommes de la famille qui doivent rendre visite à tous les invités de la cérémonie pour leur remettre en mains propres le carton d’invitation. Ils sont 340.
Le périple se fera dans la vieille Volvo familiale du « professeur », Abu Shadi. Un tête-à tête entre le père et le fils, un résumé des nuances de position des Palestiniens. Le père et le fils s’aiment fort mais chacun justifie son choix, rester au « pays » ou s’exiler.
Pour un esprit occidental, le road-movie est synonyme d’exploration d’autres territoires, de découverte de nouvelles contrées, c’est l’extérieur, c’est l’aventure. D’aucuns oseront dire que c’est l’expression de la colonisation. Dans des films de réalisateurs iraniens (Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami ou Hit the road de Panah Panahi, « fils de ») ou ici de la réalisatrice palestinienne, le road-movie est plutôt une sorte de huis-clos, un voyage intime, néanmoins géopolitique. Si c’est une exploration, elle est intérieure.



Les moments que je préfère sont ceux où plus personne ne parle. Les silences sont importants, ils contribuent à créer cette atmosphère douce où les conflits ne sont pas ouverts. C’est plus intéressant pour moi, en tant que cinéaste, de travailler dans cette tonalité que de construire un drame.

Anemarie Jacir | Télérama, le 16 février 2018

Nazareth est à la fois une toute petite ville et la plus grande ville arabe en Israël. L’armée et les autorités israéliennes sont omniprésentes, à la fois absentes et présentes devant la caméra, et elles empêchent la ville de s’étendre, elles participent de la paralysie de l’enclave. Les habitants sont contraints, en quelque sorte enfermés, dans ce territoire qui possède plus l’esprit d’un village que d’une ville. Lors d’une procession vers le cimetière, l’échange entre Abu Shadi et un autre homme en est une illustration. Chacun semble connaître le défunt tout en le confondant avec le cousin. La ville est envahie de déchets, le service municipal est en grève. La cousine, brillante avocate, ne pourra pas se remarier et avoir des enfants à la différence de son ex-mari. Une occasion ici pour la réalisatrice de pointer aussi de l’objectif de la caméra les maux de la société palestinienne, son conservatisme, sa possible corruption, sa désorganisation.
On devine que la cinéaste n’a pas essayé de nous faire un cours sur le conflit israélo-palestinien mais elle distille par ses portraits la question de l’identité des Palestiniens vivant en terre d’Israël.

Cherien Dabis est une réalisatrice palestino-américaine accomplie. Elle est connue pour ses réalisations de séries comme Ozark ou The Sinner. Elle revient pour son troisième long après avoir marqué les esprits avec Amerrika en 2009.
La cinéaste a choisi une saga d’une famille et 4 dates : 1948, 1978, 1988 et 2022. Quatre dates pour « le départ et la fuite », « l’enfermement et la survie », « le drame et paradoxalement la vie » et … le retour. Quatre dates emblématiques de cette famille palestinienne, chassée de ses terres paradisiaques de Jaffa, aux effluves de fleurs et de fruits des orangers, à la langue empreinte de poésie.

Le titre original est اللي باقي منك, ce qu’il reste de toi (vous ?), titre qu’a conservé la traduction anglophone. En français, il a été traduit par Ce qu’il reste de nous. Pourquoi ce changement dans la traduction ? Le « nous » a-t-il été choisi pour nous impliquer, pour donner de l’universalité à la condition des Palestiniens ?

Si les deux longs métrages inscrivent le destin des Palestiniens dans des unités de temps et de lieux différents, on y retrouve des points communs dont l’enfermement. Nazareth est sous le contrôle de l’armée ou des autorités israéliennes dans les institutions comme l’université. Sharif, et plus tard son plus jeune fils Salim, protagonistes du film de Cherien Dabis, ont choisi de rester, même enfermés encore à Naplouse, ville-camp de réfugiés palestiniens. Les ruelles étroites, les petits logis donnent la même impression s’il n’y avait parfois un rayon de lumière, d’un Shtetl.
L’exil est un autre sujet commun qui taraude les deux cinéastes et leurs protagonistes.
Dans le film d’Annemarie Jacir, Shadi, le fils, a fui pour vivre et travailler comme architecte en Italie, ce que lui reproche son père dans la scène la plus forte entre les deux générations. Aucun n’a tort, aucun n’a raison.
Dans celui de Cherien Dabis, Sharif ne veut pas quitter le domaine familial de l’orangeraie, sa maison à Jaffa. Il résiste tant qu’il le peut devant les colons qui décident unilatéralement que désormais ses terres leur appartiennent. Le reste de la fratrie a choisi l’exil, la Jordanie, le Canada si loin, si différent.
Pour celles et ceux qui vivent en territoires occupés par choix ou obligation, le compromis, l’entente, est la solution, l’unique solution. Car ils vivent loin, les exilés confondent avec la lâcheté, la compromission.
Enfin, il y a l’humiliation ou les humiliations quotidiennes par ceux qui, armés, considèrent qu’ils ont la vie des Palestiniens entre leurs mains.
Les populations opprimées ne sont jamais à l’abri de devenir des populations qui oppressent.

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces deux fictions ont été visionnées respectivement au cinéma Le Louxor.

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