Le quatrième pouvoir dans la tourmente #2

Je viens d’être licenciée au milieu d’une zone de guerre. Je n’ai pas les mots. Je suis dévastée.

Au début de ce mois de février, Jeff Bezos, multi-milliardaire, propriétaire et fondateur de Amazon, a annoncé le licenciement d’un tiers des journalistes de la rédaction du Washington Post – WaPo, pour les intimes – qu’il avait acquis en 2013. Certains, comme Lizzie Johnson, étaient en mission à l’étranger et ont dû organiser eux-mêmes leur retour aux États-Unis. Le bilan financier de 2025, alors que le journal a vécu nombre de désabonnements suite au virage politique du propriétaire, est mauvais. Les journalistes en paient le prix, principalement ceux qui donnent des nouvelles du monde, ceux basés à l’étranger. Cela en dit long sur la manipulation de l’opinion de ce journal qui se concentre sur les affaires domestiques, pourvu qu’elles ne déplaisent pas au « grand leader ».
Nous avions évoqué, dans La démocratie s’éteint, les attaques répétées d’acteurs économiques puissants sur la presse, et le danger de la concentration du pouvoir médiatique entre les mains de quelques milliardaires aux agendas prévisibles.
Il y a bientôt deux ans, nous avions fait le tour de la presse attaquée en Europe – Italie, Hongrie et Slovaquie – dans le premier volet de Le quatrième pouvoir dans la tourmente. Nous savons depuis de nombreuses années que les médias français ne sont pas épargnés. Le pouvoir médiatique doit être confronté à un contre-pouvoir. Pour sauver la démocratie.
Cet article est inspiré par la figure décomposée d’une journaliste de BFM TV face à l’homme politique interrogé sur le plateau lorsqu’il lui rétorque, en argumentant, qu’elle a bien intégré les mensonges de la partie adverse, et qu’elle ne sait et ne peut rien répliquer.

crédit photo : hannes wolf

plaque de caractères d'imprimerie

Sur les chaînes françaises d’information en continu, et particulièrement lors des émissions politiques, lorsque l’on décortique les questions posées aux personnalités élues, on est en droit – et devoir – de s’interroger. Au mieux, les prétendus détenteurs de la carte de presse ont-ils travaillé leur entretien ? Au pire, les prétendus journalistes ont-ils et ont-elles une intention politique rédigée et imposée par la direction, intention elle-même influencée par les actionnaires ? Chez les « toxicomanes » de la vie politique, qui privilégient la connaissance des dossiers, il y a une colère croissante à l’écoute du flot de propos du niveau de monsieur et madame Michu. Il n’y a pas de nuances, il n’y a pas d’analyse, il n’y a plus d’esprit critique.

Ceci est vrai sur les chaînes d’information en continu. Lors du séjour à la prison de la Santé de l’ancien président, les débats portaient plus sur son régime alimentaire, sa grande solitude – sans blague – et sa supposée rédaction de son livre de témoignage de « bagnard ». Merci l’intelligence artificielle. Quand le 31 mars 2025, Marine Le Pen, députée et conseillère départementale du Pas-de-Calais, a été condamnée par le tribunal judiciaire de Paris à une peine d’emprisonnement et à une peine d’inéligibilité de cinq ans avec exécution provisoire, c’est-à-dire avec application immédiate, les débats se sont concentrés sur cette peine sans s’attarder sur les raisons. Sur les plateaux de télévision, Marine Le Pen, les membres du Rassemblement national, ainsi qu’un certain nombre de communicants et de journalistes se sont succédé pour distiller des éléments de langage visant à discréditer le tribunal qui a condamné l’ancienne patronne du parti d’extrême droite.

L’information disparaît. On ne veut que du spectacle. En 1993, Jacques Chirac affirme : « Michel Rocard a vidé les caisses de l’Etat. » Dans la demi-heure, cinquante radios, télés, journaux me demandent de réagir. Il se trouve que j’ai diminué le déficit de l’Etat de trente-cinq milliards de francs. Mais tout homme politique étant suspect, les chiffres qu’il énonce sont eux aussi suspects. Je leur ai donc dit : « Donnez les chiffres, et je commenterai après. » Que croyez-vous qu’il arrivât ? Aucun organe de presse n’a accepté de le faire, pas même Le Monde. Je n’ai pas répondu, et l’image est restée…

Cette interview dans Télérama date de 30 ans. Cette anecdote nous renvoie à l’interview du candidat de la Gauche unie à la mairie de Paris sur BFM TV. Je vous invite à consulter la vidéo de ce moment de télévision lorsque la journaliste essaie de l’interrompre – à 19′ 49″ – en distillant le mensonge de l’adversaire de droite, soyez attentif à l’expression de visage de celle qui est prise en flagrant délit de fausse information.
Il est nécessaire que les journalistes contredisent ou résistent aux éléments de langage de leurs invités politiques. Il est un devoir qu’ils connaissent les dossiers aussi.

Le triomphe de J’accuse ne doit pas tromper. L’écrasante majorité des journaux est en effet anti-dreyfusarde jusqu’à la fin de l’affaire. En 1894-1895 (procès, dégradation), aucun journal ne prend parti pour Dreyfus et tous le considèrent comme coupable dépassant souvent le cadre de l’information qui la fera qualifier par [Joseph] Reinach de « presse de sang ».

Le « cinquième pouvoir » désigne généralement le pouvoir collectif des citoyens, qui s’organisent pour contrebalancer les pouvoirs institutionnels (exécutif, législatif, judiciaire) et le « quatrième pouvoir » qu’est la presse ou les médias. Quand le quatrième pouvoir influence le cinquième, les médias ne se contentent plus d’informer l’opinion, ils la façonnent, l’orientent et parfois la polarisent.
À la fin du XIXe siècle, aucun journal ne prend le parti du capitaine Alfred Dreyfus, juif d’origine alsacienne. La multiplication d’articles à charge dans la presse est d’autant plus facilitée que la loi de la presse, votée en 1881, stipule dans son article 1er : « l’imprimerie et la librairie sont libres ». Il suffit alors de nommer un directeur de publication et qui que ce soit peut créer un journal. À l’époque, si le texte de loi pénalisait la diffamation, rappelons que le racisme et l’antisémitisme n’étaient pas des délits…

« L’affaire Dreyfus est en effet le premier événement surmédiatisé en France. Des milliers de publications ont littéralement « fait » l’opinion. » Wikipédia

À partir de 1898, l’affaire Dreyfus devient hautement médiatisée. Les journaux ne la perçoivent plus comme une simple erreur judiciaire, mais comme une véritable affaire d’État. Cette évolution marque un tournant dans le rôle des médias dans l’affaire Dreyfus. On distingue alors 3 types de presse : la presse dreyfusarde – dont L’Aurore -, la presse épongiste (qui désigne les journaux qui changent facilement d’opinion selon les circonstances, « absorbant » les différents points de vue) – dont Le Figaro et Le Matin -, et la presse anti-dreyfusarde (beaucoup plus nombreuse et ainsi au lectorat plus important) – L’Antijuif, La Croix, L’écho de Paris, L’Intransigeant, etc.

Les exemples sont nombreux de l’influence des médias sur l’opinion publique :

  • Crises politiques en France au XXᵉ siècle : la crise du 6 février 1934 induite par l’affaire Stavisky, relayée et exacerbée par le journal d’extrême-droite L’Action française, interdit à la Libération en août 1944 pour collaborationnisme — Sous Vichy et l’Occupation, les journaux de propagande contribuent à faire accepter la défaite, le régime et la collaboration, même si une partie de l’opinion apprend progressivement à « lire entre les lignes » et se tourne vers les médias de la Résistance
  • Scandale du Watergate (États‑Unis, 1972–1974) : les enquêtes du Washington Post menées par Woodward et Bernstein révèlent l’ampleur des abus de pouvoir de l’administration Nixon. La couverture médiatique soutenue alimente la défiance de l’opinion et conduit à la démission du président en 1974, renforçant l’image de la presse comme contre‑pouvoir.
  • Guerres et opinion publique : Pendant la guerre du Vietnam, la diffusion télévisée des combats et des révélations (Pentagon Papers) par le New York Times et le WaPo, contribue au retournement d’une partie de l’opinion américaine contre la guerre — Avant la guerre d’Irak de 2003, la reprise par de nombreux médias occidentaux de fausses justifications (armes de destruction massive) aide à légitimer l’intervention, avant que d’autres médias et chaînes comme Al‑Jazeera ne participent à une remise en cause de ce récit.

Il est primordial de rappeler ici le cas de Cnews du groupe Canal+, l’un des médias aux mains du milliardaire Vincent Bolloré aux intentions connues de renforcer – si c’était encore possible – la visibilité des idées nauséabondes de l’extrême-droite et d’une – désormais – majorité de la droite conservatrice.
Selon Médiapart, l’Arcom, autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, se limite pour l’instant à de seules réprimandes. Depuis 2019, la chaîne d’information en continu – qui a longtemps conservé à l’antenne le pédocriminel Morandini – a été sanctionnée ou rappelée à l’ordre 26 fois pour des propos racistes et islamophobes vociférés à l’antenne par ses « piliers de bistro« .
Précisons que cette chaîne d’information n’est pas la seule ARME du catholique intégriste. Il possède également radio, presse écrite et maisons d’éditions. Soyons cependant un brin taquin. Sa campagne de gonflement des sondages pour Éric Zemmour n’a pas porté chance au candidat à la présidentielle. Souhaitons qu’il en soit de même pour la compagne de ce dernier. Souhaitons qu’il porte aussi malchance au successeur de Marine Le Pen, le petit Jordan, dont le narratif est taclé ici par le professeur d’université en droit public Béligh Nabil.

En sélectionnant certains faits, en hiérarchisant les sujets et en imposant des cadres d’interprétation, les médias contribuent à construire ce que l’opinion publique perçoit comme prioritaire ou légitime. Cette capacité d’agenda et de cadrage transforme le « quatrième pouvoir » en véritable acteur politique, capable de légitimer des dirigeants, de délégitimer des mouvements sociaux ou de rendre invisibles des enjeux pourtant essentiels.
Paradoxalement, le cinquième pouvoir, censé incarner la voix autonome des citoyens, se trouve ainsi nourri, canalisé, voire capturé par les logiques économiques, éditoriales et idéologiques des grands groupes médiatiques.
Dans cette même interview de 1995, Michel Rocard attirait notre attention sur ce qui a pris depuis une plus grande ampleur : « Il y a désormais six pouvoirs à l’œuvre dans nos sociétés. Les trois décrits par Montesquieu (le législatif, l’exécutif, le législatif) et trois autres majeurs : le technologico-scientifique, le financier et le médiatique. Le plus faible aujourd’hui, c’est l’exécutif. Tous ont des contre-pouvoirs. Sauf un : le médiatique. Il y a grand danger pour la démocratie dès qu’un pouvoir est sans contre-pouvoir. »
Dans un contexte où les réseaux sociaux amplifient certaines narrations issues des médias traditionnels, l’influence du quatrième pouvoir sur le cinquième devient alors un enjeu central de toute démocratie qui prétend encore distinguer information, persuasion et manipulation.

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