L’exercice de la traduction

La traduction est l’essence même de la civilisation moderne.
Isaac Bashevis Singer

Il y a très longtemps, étudiante en doctorat, je me baladais avec une amie japonaise dans le quartier de l’Odéon, à Paris. Alors que nous nous arrêtions devant la vitrine d’une librairie proposant la littérature d’Asie, et principalement la littérature nippone, mon amie eut cette réflexion qui me marqua : “Ah. C’est lui qui a traduit ? Il est mauvais, il fait beaucoup de contresens”. Je ne me rappelle ni l’ouvrage ni les noms du romancier et de l’auteur du méfait. Jusqu’à ce moment-là, je n’avais jamais envisagé qu’un auteur puisse être trahi par son traducteur, non pas parce qu’il prenait des libertés mais parce qu’il était incompétent, pas à la hauteur. Je supposais qu’ils étaient naturellement éliminés de la profession surtout quand il s’agissait de traduction littéraire. Si cet homme était connu de mon amie polyglotte, auprès de laquelle il n’avait pas la côte, il n’en était certainement pas à son premier forfait.
À l’époque, ma seule expérience avec la traduction (pour mes propres travaux) se limitait à la langue anglaise, technique, mathématique, économique. Si jamais je butais sur une phrase ou un paragraphe d’articles de recherche publiés dans les revues internationales, il suffisait d’ouvrir un dictionnaire pour rapidement comprendre le sens de tel verbe ou de tel substantif. J’enrichissais principalement mon vocabulaire scientifique pour une syntaxe qui ne me posait pas de problème particulier. Je notais cependant qu’une phrase de quelques mots en anglais américain impliquait une traduction nettement plus longue en français, ce que je m’expliquais par cette capacité qu’ont les américains de dire beaucoup en peu de mots. Il ne faut pas oublier que leurs premiers immigrés venaient de pays comme les Pays-Bas et l’Allemagne, dont le vocabulaire contient beaucoup de mots composés.

crédit photo : Romain Vignes

À l’exception de mon amie parlant couramment cinq langues, il est rare qu’un traducteur choisisse d’exercer ses compétences vers une autre langue que sa langue maternelle. Lorsque l’on se dirige vers ce métier, il est fondamental d’être un amoureux des mots et un expert de sa langue natale. Ainsi, lors d’un entretien, Michèle Gazier, ancienne critique littéraire et traductrice, dit ceci : « La traduction c’est la barre de la danseuse. C’est l’exercice qui oblige à connaître parfaitement la langue d’arrivée. La langue d’arrivée doit être ciselée, elle doit sonner juste.» Et quelle langue connaît-on mieux que notre langue de naissance ? À priori, aucune.
Lors de mes expériences, j’ai rencontré de nombreuses personnes étrangères qui avaient choisi de vivre en France pour quelques années ou pour toujours. J’étais parfois étonnée du niveau assez bas de quelques-unes d’entre elles, parfaitement intégrées dans leur nouveau pays grâce à leur profession ou à leur vie familiale et sociale. Lorsque je les entendais s’exprimer dans leur propre langue ou une autre langue – qui ne m’était pas étrangère – je me rendais compte que leur niveau de vocabulaire de naissance était également pauvre. Et je comprenais que ces personnes n’avaient pas vraiment saisi le contexte culturel différent de leur nouveau pays. J’ai observé le même phénomène chez beaucoup de Français vivant au Mexique et a priori intégrés. J’interrogeais d’ailleurs leur intérêt et leur curiosité sur leur pays d’accueil. À contrario, d’autres personnes auraient pu vivre en France ou dans un autre pays avec une facilité déconcertante pour comprendre les expressions idiomatiques et surtout l’humour d’une autre culture, ce qui supposait chez elle une grande capacité à l’empathie. Et lorsqu’il s’agit de traduction, il ne suffit pas de connaître un nombre considérable de mots mais de comprendre également les contextes historiques, sociaux et culturels, en résumé, les différences des réalités culturelles.

Si l’on met de côté l’incompétence professionnelle, il semblerait que beaucoup de traducteurs pensent que traduire c’est (un peu) trahir.
On raconte que le premier traducteur du roman La plaisanterie de feu Milan Kundera avait pris de grandes libertés quant à l’écriture singulière de l’écrivain tchèque et réécrit un nouveau roman qui ne rendait pas justice au style sobre et concis de l’auteur. L’auteur ne l’a su que plus tard. Est-ce la raison pour laquelle il a choisi d’écrire dans sa langue d’adoption près de 20 années après son arrivée en France ?
Quand on est romancier et que bien souvent l’on ne maîtrise que sa propre langue, il faut avoir une sacrée dose de confiance pour confier la traduction de son ouvrage sans pouvoir vérifier si elle ou il ne s’est pas trop lâché.e. Claude Seban, traductrice officielle de Joyce Carol Oates explique, dans une interview, que la romancière américaine et elle-même n’ont que de rares échanges, et si elle est confrontée à une difficulté, l’auteure américaine lui proposera même de supprimer l’expression voire la phrase.
Je suis d’accord avec Umberto Eco qui affirme que la traduction n’est pas un exercice d’une langue à une autre mais plutôt d’une culture à une autre : “…une traduction, c’est un dialogue entre des cultures différentes. Pour un jeu de mots idiot, on ne peut pas traduire mot à mot mais inventer un autre jeu de mot idiot pour faire passer l’idée que c’est idiot. Le traducteur est libre.
Ce qui m’amène, comme lui, à penser que traduire, c’est “presque” dire la même chose (selon le titre de son ouvrage). La compétence d’un traducteur est alors évaluée par ce “presque” et par son talent à s’éloigner intelligemment et librement du texte original pour l’adapter, à son sens, le plus près possible de ce que l’auteur veut exprimer. Il y aura toujours un “Lost in translation”. Pour l’anecdote, le livre de George Perec, La disparition, est, entre autres, un exercice oulipesque avec une contrainte, ne pas utiliser la voyelle la plus répandue de la langue française, le « e » ; j’ai appris qu’en finnois, le livre a été traduit en supprimant la lettre « a ».
On assiste aujourd’hui à une hausse de nouvelles traductions en français d’un même ouvrage. L’art de traduire a beaucoup évolué et si, auparavant, la consigne exigeait essentiellement de traduire dans un bon français, la discipline veut maintenant rendre mieux compte des différences culturelles. Ainsi, citée dans un article du Monde, Luba Jurgenson, traductrice, universitaire et codirectrice de la collection « Poustiaki » aux éditions Verdier, précise : « On francisait les noms, on tentait d’adapter l’œuvre étrangère aux représentations que le lecteur français se faisait de la culture dans laquelle l’original avait vu le jour. Aujourd’hui, on cherche au contraire à garder les marques d’altérité, on colle davantage au texte source : la fidélité avant tout, fût-ce au détriment de la fluidité. » On a l’un ou l’autre…Tout est affaire d’arbitrage.
Je pense aussi que la propre sensibilité du traducteur, et qui peut évoluer au fil du temps, a des conséquences sur leur travail. Claude Seban a eu l’occasion de revenir sur une traduction d’un roman de Joyce Carol Oates et elle en a profité pour revoir sa copie, en précisant : “Si j’étais amenée à revoir cette traduction une nouvelle fois, il est probable que je modifierais de nouveau cette première phrase. Et celles qui suivent… Être traducteur, c’est donner sa lecture d’un texte. Un autre traducteur en aura une autre. Il l’interprétera différemment. Savoir qu’un ouvrage pourra être retraduit permet ­d’affronter la crainte d’être un « traduttore, traditore » (note de la rédactrice : littéralement “traducteur, traître” ou “traduire, c’est trahir”), du moins en ce qui me concerne« .

Depuis très longtemps, nombre de traducteurs utilisent des outils d’aide à la traduction. Ces logiciels reposent sur le traitement automatique du langage naturel (natural language processing), discipline s’appliquant au domaine de l’informatique et du langage, comme la traduction automatique, la reconnaissance vocale ou encore les chatbots (réponse automatique à des questions). Nous avons tous en tête des conversations surréalistes avec un robot ou des traductions amusantes proposées par ces logiciels. Cependant, de plus en plus, ces outils s’améliorent car ils prennent en compte la polysémie des mots, utilisés dans des contextes différents. Par exemple, si nous pensons que traduire le mot bouteille est simple, qu’il n’y a pas de difficulté apparente, alors dans l’expression “avoir de la bouteille”, ce sera une autre affaire. Bref, il ne faut pas croire que la recherche sur ces outils est si nouvelle, cela a commencé en 1950 avec Alan Turing avec ce qu’on appelle le test de Turing, en donnant l’illusion qu’un programme pense par un dialogue sensé. Mais c’est surtout à la fin des années 80 que ces outils connaissent une révolution avec l’introduction d’algorithmes basés sur l’apprentissage machine (machine learning). Ce sont surtout les modèles statistiques du traitement automatique du langage naturel dans le domaine de la traduction qui connaîtront des succès notables. Pour faire simple, la probabilité de la phrase “Tous les jours je vais au travail en métro” est bien supérieure à celle de la phrase “je au travail vais les jours tous en métro”. En 2016 Google annonçait que son traducteur ne reposerait plus sur ces modèles statistiques (statistical machine translation) mais sur la technologie de traduction automatique neuronale (neural machine translation), basée sur les réseaux de neurones artificiels. Cette technologie s’appuie sur un contexte plus large afin d’obtenir une meilleure compréhension des demandes de traduction et d’être en mesure de proposer des traductions plus « humaines » et contextualisées. La machine ne traduit plus mot par mot. Elle est « alimentée » par l’homme avec un très grand volume de données qualitatives (mots, segments de phrases et textes déjà traduits). Cet entraînement accroît les performances de la machine qui, comme le cerveau humain, améliore la connaissance d’une langue et restitue une traduction de plus en plus fiable.
Bon. Très bien. Et les traducteurs dans tout cela ?

On lit de tout sur le sujet. Si la machine est “exercée” à traduire « parfaitement » des fiches techniques, et l’on vient de l’écrire, les algorithmes sont de plus en plus performants, beaucoup d’entreprises ne feront plus appel à des professionnels qu’ils rémunèrent déjà de moins en moins bien. Cependant, il y a toujours besoin d’un humain pour vérifier s’il n’y a pas d’erreur et celles et ceux qui, avec ou sans logiciel, exerçaient le métier vont être de plus en plus des vérificateurs, des correcteurs avec une rémunération toujours plus faible.
Il est difficile d’obtenir un chiffre de la proportion de traducteurs usant et abusant des logiciels de traduction. Les études sont rarement fiables pour différentes raisons : l’échantillon n’est pas représentatif, souvent les questions sont mal posées, et surtout je pense que beaucoup de professionnels ne veulent pas avouer qu’ils se servent de ces outils pour obtenir une première base de travail très rapidement. Si l’on suppose que ces logiciels ne sont utilisés que pour des textes techniques (d’autant que certains sont programmés pour des domaines d’activités ou des métiers spécifiques), je ne suis pas sûre que celles et ceux qui se présentent comme traducteurs littéraires ne l’utilisent pas de temps en temps devant une difficulté. Nonobstant, ce n’est surtout pas dans ce cas précis que l’on doit demander de l’aide à un algorithme, c’est plutôt l’occasion de montrer son talent, son expertise, sa supériorité face à la machine.
Les traducteurs les plus expérimentés semblent quitter le secteur, la faute à l’IA ? En plein battage médiatique sur la traduction automatique par l’IA, le secteur de la traduction est confronté à une pénurie de talents.
C’est ce que révèle une enquête relayée par Marketa Brozova sur son blog. Selon elle, l’interprétation de la baisse de linguistes qualifiés par un taux de départ à la retraite comme principal facteur est à prendre avec des pincettes. Elle met en parallèle d’autres statistiques comme la pression à laquelle font face les indépendants tant en termes de tarifs, de délais que du peu d’importance accordée à la qualité du travail.
Cependant, la réalité est que la compétence des traducteurs n’est pas utilisée pour un travail très spécifique et créatif, mais pour la révision sans fin d’un volume croissant de mots générés par la machine. Ce passage d’un travail créatif et inventif à des tâches mécaniques est épuisant, peu attrayant et décourageant.
Sur son blog La République des livres, Pierre Assouline, dans son billet Les traducteurs vont-ils disparaître ?, se souvient de nos rires devant les anciennes propositions de GoogleTrad, et ajoute que “Quatre ans après, plus personne ne trouve « ça » drôle. On est passé du rire aux larmes. Le statut d’auteur et de cocréateur d’un texte, que les traducteurs littéraires ont eu et ont encore tant de peine de peine à conquérir, est réellement inquiété.” Et, toujours selon lui, il est de la responsabilité des éditeurs de ne pas céder à la facilité en confiant au seul code des traductions parce que c’est plus rapide et moins cher. “Dans les maisons d’édition, il en est qui projettent déjà le traducteur de l’avenir comme un « post-éditeur » spécialisé dans la révision de textes traduits par l’IA, habilité à leur restituer leur sens souvent perdu en route, à leur conférer un certain relief quand la machine a tout aplati. L’enjeu est considérable car c’est le rapport à la langue qui se joue là. Mais que reste-t-il du souci de la langue dans un monde qui s’est voué à la communication ? »

Alors, j’imagine que vous allez protester en lisant ma conclusion…Je ne peux croire que celles et ceux qui consacraient leurs compétences à une traduction technique n’ont jamais eu cette sensation d’avoir déjà traduit tel ou tel document, car spécialisés dans des domaines ou des métiers. Si la machine peut faire un travail répétitif, pourquoi ne pas laisser la première étape à la machine et rémunérer justement un traducteur pour la correction ?
Et je laisse le dernier mot à Marketa Brozova : « Dans un secteur dont le chiffre d’affaires ne cesse de croître, je pense qu’il doit y avoir un moyen pour les professionnels des langues d’obtenir leur juste part. Les traducteurs qui négocient souvent leurs tarifs sont en général plus satisfaits de leurs revenus. Qu’est-ce que cela signifie ?
NÉGOCIEZ. SOUVENT. RÉGULIÈREMENT. OU TOUJOURS
. »

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