Je veux remercier Marine pour son amitié et pour sa confiance, pour sa fidélité. Je veux lui redire mon total soutien (…). J’espère bien la voir élue présidente de la République dans quelques mois.
À scruter les expressions crispées du visage du « tutoré », le lendemain de la décision de Marine Le Pen de se présenter pour la quatrième fois à l’élection présidentielle, on a pu mesurer le degré d’hypocrisie de cette déclaration d’amour. L’ambitieux, dont on chuchote en coulisses l’incompétence crasse, n’a lui-même pas su mesurer la force du lien familial avec le fondateur du parti. Sa relation « romantique » avec la petite fille du fasciste breton n’a pas suffi. Le parti est une entreprise familiale qui ne connaît pas, pour l’instant, la crise.
Au sein du Rassemblement national, les deux courants, mariniste et bardellien, étaient prêts à assurer à leurs obligés les bonnes places au sein d’un futur pouvoir aux manettes de l’Élysée ou de Matignon. Éric Ciotti, après avoir trahi sa famille Les Républicains dans un rocambolesque épisode « Fort Alamo » s’était rapproché du petit Jordan, négociant probablement un duo « gagnant ». On mesurera là aussi le sens politique de celui qui avait courtisé la patronne du parti de l’extrême-droite en 2024 lors de la dissolution de l’Assemblée nationale, dissolution décidée sur un coup de pied par un énième stratège… soupirs.
Alors que les débats se concentrent sur des points de droit que (presque) personne ne comprend, on oublie l’essentiel : une délinquante condamnée deux fois s’apprête à faire campagne pour la plus haute fonction de la république française.

Les faits, juste les faits
Mardi 7 juillet, la cour d’appel de Paris a confirmé la condamnation de Marine Le Pen. Le soir, celle-ci s’invitait sur le plateau du 20 heures de TF1 et elle annonçait sa décision de se présenter pour la quatrième fois à l’élection présidentielle.
La présomptueuse ne se lasse pas, depuis 12 ans, de faire traîner l’affaire de détournement de fonds publics qui concernent les assistants parlementaires européens, tout en maugréant lorsque la justice tarde à juger et surtout tarde à condamner lourdement les délinquants racisés. Elle ne se lasse pas de clamer son innocence, sans contradiction, sous prétexte qu’elle se pourvoit en cassation. Pour ses électeurs, mais aussi pour celles et ceux qui ne votent pas, ses déclarations mensongères ne sont que rarement contestées par les détenteurs de la carte de presse. Quand elles le sont, c’est avec grande délicatesse.
Quelques rares médias comme Médiapart mais aussi Derrière le Vacarme ou Street Press, tentent d’informer les citoyens français et nos voisins européens de la manipulation des esprits de la part non seulement de l’intéressée mais aussi des lieutenants de la cheffe reçus dans les médias par des intervieweurs peu pugnaces. On notera néanmoins l’agacement (et le relatif trouble) de la cheffe de file de l’extrême-droite face aux questions inlassablement répétées de Gilles Bouleau sur ses contradictions et sur le verdict de culpabilité pour des faits graves émis par les magistrats de la cour d’appel.
On n’imaginait pas le JT de TF1 s’ouvrir un jour à 20 heures sur un pourvoi en cassation qui pourrait suspendre ou pas un jugement de première instance, plus précisément l’effectivité de l’inéligibilité après un arrêt de la cour d’appel qui, tout en confirmant les faits et leur gravité, a prononcé une peine complètement différente. Vous êtes déjà perdu·e ? Nous aussi, parfois.
Au point de perdre de vue l’essentiel. Tout un pays parle de procédure judiciaire et de calendrier. Comme s’il était naturel qu’une femme condamnée pour avoir détourné des millions d’euros se dise « heureuse » de l’issue de ce procès et annonce se présenter à l’élection présidentielle.
Comme 23 anciens députés européens, assistants et comptables, comme le Rassemblement national en qualité de parti, Marine Le Pen a été accusée d’avoir mis en place un système consistant à détourner des fonds destinés à l’emploi d’assistants parlementaires européens pour rémunérer du personnel travaillant pour le parti en France.
Les prévenus étaient soupçonnés d’avoir détourné 4,4 millions d’euros entre 2004 et 2016, d’abord sous la direction de Jean-Marie Le Pen, puis, à partir de 2011, sous celle de sa fille. Ainsi, une secrétaire particulière et un garde du corps figuraient parmi les employés déclarés comme assistants parlementaires. Ainsi, il y a eu enrichissement personnel malgré les incessantes dénégations.
« Marine Le Pen s’est imposée avec autorité et détermination dans le cadre établi par son père », a estimé le tribunal de première instance, jouant un « rôle central » dans l’« optimisation » d’un système destiné à « faire économiser de l’argent [au parti] grâce au Parlement européen ».
Comme le soulignent les journalistes de Mediapart, il est délicat de blâmer les électeurs quand ils ne comprennent pas les tenants et les aboutissants, quand le jargon du droit maintient « le citoyen à distance de toute compréhension ».
Il suffit de lire le titre de l’article de Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, le jour même de la condamnation par la cour d’appel et de l’annonce de Marine Le Pen de retirer la chaise sous le séant du tutoré : Marine Le Pen a été reconnue coupable deux fois en un an : le reste n’est que bavardage.
L’héritage
Les hommes et les femmes politiques, aussi les commentateurs, confondent toujours intentions de vote avec popularité. Dans les sondages, Simone Veil était considérée comme la personnalité politique préférée des Français tout en étant reléguée dans les dernières places pour les intentions de vote. Misogynie et antisémitisme combinés, avec son effet de synergie, expliquaient l’incohérence des réponses. Certes, le tutoré, en petit homme blanc musclé à passer des heures dans des salles de sports au lieu de potasser les directives qu’il est censé analyser et comprendre, n’est pas confronté à la discrimination mais il était présomptueux de sa part de croire qu’il avait un destin présidentiel. Même quand ses prédécesseurs ne brillaient pas tous d’un grand génie, ils avaient au moins roulé leur bosse dans leurs partis respectifs, et ils avaient un peu saisi le fonctionnement des institutions.
La patronne de l’extrême-droite française, elle, a une ambition trumpienne : se faire élire pour ne pas se retrouver en prison, ou à porter un bracelet électronique.

| 8 juillet 2026 |
L’inéligibilité de Marine Le Pen a donc été levée et un jugement ad hoc a été rendu pour condamner ses pratiques tout en lui permettant de se présenter à la présidentielle. Il apparaît clairement que les mouvements totalitaires n’ont pas besoin de détenir le pouvoir gouvernemental pour détruire nos systèmes. Il leur suffit de constituer un puissant lobby médiatique pour éroder les règles sans même avoir à l’emporter. Nous assistons à une rupture en observant le pouvoir judiciaire qui préfère édulcorer cette décision plutôt que de faire de l’héritière une martyre pour ses disciples-électeurs, et ouvrir ainsi la voie à une victoire du Rassemblement national. S’il est grave de penser que même les délits peuvent se transformer en exploits alimentant l’hagiographie de ces dirigeants auprès de leurs électeurs, il est pire encore de prendre conscience de la pente glissante que représente le fait de priver nos démocraties de leur capacité d’action face à de tels excès. À chaque concession, nos systèmes démocratiques sont grignotés.
L’affiche de campagne de Marine Le Pen était prête le soir du verdict. Une pensée cynique pour le relégué au second plan qui aura tout le temps pour écumer les salles de sport. La dame, les bras en croix telle une martyre, a repris le nom du parti du président de la république en fin de règne.
Marine Le Pen n’est pas que l’héritière de l’entreprise familiale. Elle est également l’héritière de la suffisance et de la fatuité des derniers gouvernants.

| présidentielle 2027 |
D’aucuns, dont je fais partie, continuent de croire que la dame se ridiculisera et se vautrera lorsqu’il s’agira de débattre. Le petit Jordan est possiblement la risée de certains de ses camarades du parti mais les 30 années de présence et d’expérience au sein du Front national, devenu Rassemblement, ne font pas non plus de sa tutrice une personne susceptible de valider ses Acquis de l’Expérience pour autant.
L’Union européenne vient à peine de se débarrasser de Viktor Orbán et elle pourrait en faire de même avec Giorgia Meloni en 2027. Elle a les yeux tournés sur la vie politique française.
Si nous considérons l’Europe comme un seul et même organisme spirituel – et les deux mille ans d’une culture bâtie en commun nous en donne le droit absolu -, alors il nous faut reconnaître que l’âme de cet organisme, dans les circonstances actuelles, est victime de lourds bouleversements. Dans toutes les nations ou presque, on observe les mêmes phénomènes : une forte et rapide irritabilité liée à une grande fatigue morale ; un défaut d’optimisme, une défiance qui jaillit soudainement et ne perd pas une occasion de s’enflammer, une nervosité et un mécontentement caractéristiques provenant d’un sentiment d’insécurité généralisée. À l’âme des individus, tout comme à l’économie des nations, un constant effort est nécessaire pour se maintenir en équilibre ; on croit plus facilement les nouvelles lorsqu’elles sont mauvaises que lorsqu’elles sont pleines d’espoir, et les individus aussi bien que les nations semblent plus qu’aux époques antérieures enclins à se détester mutuellement ; la défiance mutuelle s’avère incommensurablement plus forte que la confiance. Sur l’Europe toute entière soufflent un foehn et un sirocco qui entravent le jeu voluptueux des libres énergies, pèsent sur le moral et irritent dangereusement les nerfs sans favoriser une action réelle.
Stefan Zweig | Der geistige Aufbau Europas (La reconstruction spirituelle de l’Europe), Neue Freie Presse, Vienne, 20 novembre 1932 – Les paysages de l’âme, Bouquins, La Collection, 2024
Pendant ce temps…
… l’Assemblée nationale vote une loi (313 voix pour, 199 contre, 5 abstentions) qui fait vaciller l’état de droit, un texte « en faveur de la présomption de légitime défense pour un policier ou un gendarme qui ferait usage de son arme », un « permis de tuer » que dénoncent les associations des droits humains.
… de l’autre côté de l’Atlantique, le « permis de tuer » est déjà accepté par les disciples de la chose luisante orangée. Seule, Claudia Sheinbaum, la présidente mexicaine s’élève contre les méthodes de milice de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police de l’immigration qui attire les pires rebuts de la société étatsunienne.
… la gauche, au sens (TRÈS) large du courant politique est toujours au même point : une multiplicité de candidatures de présomptueux (une présomptueuse, Ségolène Royal, dont on rappelle ceci) pour un flou total.


