D’un côté, un film au budget très modeste, et au résultat créatif et réjouissant. De l’autre, un prodige de Youtube, servi par deux stars de cinéma, pour un film au scénario un peu léger. Obsession versus Backrooms.
Ces deux (très) jeunes hommes viennent du même monde, le cinéma du web et ils n’ont probablement pas la même culture. Ils nous présentent leur version de l’horreur. Hémoglobine au rendez-vous mais ce n’est pas le personnage principal.
crédit photo : hunter cosford

Obsession
Prix et sélection : festival de Toronto 2025, section Midnight Madness
Réalisation, scénario, montage : Curry Barker
Photographie : Taylor Clemons
Décor : Vivian Gray
Les actrices, les acteurs : Michael Johnston, Inde Navarrette, Cooper Tomlinson, Megan Lawless, Andy Richter
Genre : horreur psychologique, thriller et fantastique – 2025
Producteurs : James Harris, Haley Nicole, Johnson Christian Mercuri, Roman Viaris
Sociétés de production : Blumhouse Productions, Capstone Studios, Tea Shop Productions, Under the Shell
Obsession, obsession… Qui est obsédé par qui ?
Bear est un jeune homme timide qui ne sait pas exprimer ses sentiments amoureux. Bear n’est pas mature. Il est resté coincé dans ses amours adolescentes. Son collègue de travail, Ian, essaie de lui apprendre le sens du moment pour déclarer sa flamme à Nikki, une autre collègue, également ancienne camarade de lycée. À l’époque, ses si gentils pairs l’affublaient d’un sobriquet qui la rend (encore) dingue, « freaky Nikki » (« Nikki la dingue« ). Ian semble à la fois pousser et freiner son pote, et le spectateur ne saisit pas bien pourquoi, au début. Sarah, fille du propriétaire du magasin d’instruments de musique dans lequel tous travaillent, vient compléter le quatuor d’amis.
La première partie du film nous interroge sur son éventuelle misogynie. Encore une folle, une hystérique, Nikki, qui passe par des hauts et des bas, qui va pourrir la vie d’un homme aux si bonnes intentions. Et rapidement, on va renverser l’interprétation. Nikki n’a rien demandé. Elle aime bien son camarade Bear. Elle lui avoue qu’il est le seul à qui elle peut vraiment se confier. Et elle ne l’envisage jamais comme un amoureux. L’obsédé, c’est lui. Depuis ses années lycéennes. L’adolescent a fantasmé sur « freaky nikki » dans la cour de l’école, et il n’a toujours pas lâché l’affaire des années plus tard. C’est lui qui pourrait être qualifié de « freaky ». Lorsqu’il a peur de définitivement la perdre, il va alors passer à l’acte. Il ne va pas la plaquer contre un mur pour l’agresser. Non, il va lui jeter un sort, le fameux « one wish willow » trouvé dans une boutique de gris-gris et d’amulettes. Un sort dont on l’avertit qu’il ne peut plus jamais être brisé.
On explore ici l’univers des frustrés, les « incels », ceux qui reprochent aux femmes de ne pas avoir de relations sexuelles, car bien évidement c’est un dû pour eux, et un devoir pour les femmes.
Barker traite cet amour inconditionnel – et, de manière inquiétante, non consensuel – comme une malédiction démoniaque, qui rend Nikki malade à force de ce besoin dévorant de se rapprocher toujours plus de Bear. Cela la tourmente, modifie son comportement et sa personnalité, et Navarrette incarne avec une justesse étonnante et effrayante les subtilités d’une telle transformation, sa voix et son corps se déformant jusqu’à devenir inhumains et, finalement, méconnaissables (ses cris venus tout droit des profondeurs de l’enfer sont difficiles à oublier). Il y a dans tout ce que Nikki s’apprête à faire une imprévisibilité qui nous tient en haleine et nous met mal à l’aise, même si l’on se rend compte que les indices étaient là depuis le début…
Benjamin Lee | The Guardian, 6 septembre 2025
L’hémoglobine est présente, évidemment, mais elle n’est pas l’obsession du réalisateur. Le malaise repose en grande partie sur les changements d’humeur, à la seconde près, de la fiancée, devenue une pot de colle. Ce « One Wish Willow » a-t-il vraiment fonctionné, ou Bear a-t-il déclenché la colère de Nikki en la qualifiant du surnom qu’elle déteste, « freaky » ? La « dulcinée » est souvent captée dans l’ombre d’un coin de la chambre, sur le seuil de la porte d’entrée, on devine un regard brillant de folie, un sourire narquois du mal. Le corps de Nikki se déplace comme un animal, rapidement, comme un prédateur, et les ennuis de Bear commencent. Une mention spéciale pour Inde Navarrette, l’actrice qui, sur un seul mouvement des yeux, nous angoisse. Elle semble enfermée dans ce corps qui fait des choses qu’elle n’a pas voulu faire.
Le vœu est exaucé, Bear se lasse. Et tout s’enchaîne.
Les plans sont serrés, sur un format Vistavision, procédé développé par Paramount dans les années 50 face au succès croissant de la télévision. Et on a en effet l’impression de visionner un film de télévision de série B, avec ses couleurs des années 70, relativement jaunâtres.
L’ambiance du film du nouveau prodige du cinéma de genre, l’horreur, Curry Barker, 26 ans, a un côté vintage. Il a été réalisé avec un budget réduit. Le cinéaste, youtubeur à succès, est passé de sketchs comiques « lo-fi » sur YouTube à un court-métrage d’horreur de 800 dollars devenu viral, Milk and serial, réalisé en mode found footage. Ce long-métrage révélation, dont le coût s’élève soit à 750 000 dollars, soit à 15 millions de dollars selon que l’on considère son budget réel ou son coût d’acquisition par le studio, a officiellement dépassé le dernier film Star Wars au box-office. Le film a rapporté plus de 165 millions de dollars rien qu’aux États-Unis. Fort de ce succès, le jeune prodige vient de se voir confier les rênes de l’une des franchises les plus légendaires d’Hollywood Massacre à la tronçonneuse, franchise qui l’a marqué lorsqu’il était enfant.
Oui, un prodige car l’angoisse est présente, notre cœur est battant, et aucune scène n’est superflu. Barker est un couteau suisse, il sait aussi écrire des scénarios.
Backrooms
Prix et sélection
Réalisation : Kane Parsons
Scénario : Will Soodik, d’après la web-série Backrooms (2022) de Kane Parsons
Son : Eugenio Battaglia
Musique : Kane Parsons, Edo Van Breemen
Photographie : Jeremy Cox
Montage : Greg Ng
L’actrice, l’acteur : Renate Reinsve, Chiwetel Ejiofor
Genre : horreur, science-fiction, 2026
Production : Kori Adelson, Peter Chernin, Michael Clear, Dan Cohen, Chris Ferguson, Dan Levine, Shawn Levy, Roberto Patino, Osgood Perkins, Jenno Topping et James Wan
Coproduction : Marlaina Mah
Production exécutive : Alayna Glasthal, Kane Parsons, Jesse Savath, Judson Scott et Christopher White
Connaissez-vous le phénomène des « backrooms » ? Il a commencé en 2019. Au début, c’était juste un photo postée sur le forum 4chan, une photo un peu flippante, aux tons défraîchis, jaunâtres, d’un lieu de travail vidé de ses meubles, de ses employés. Petit à petit, comme l’écrit Laure Coromines dans Le Monde : « De 4chan au forum Reddit, les utilisateurs construisent des années durant et à plusieurs mains une mythologie complexe étoffée de faux témoignages, courtes nouvelles, dessins photoshopés et vidéos bricolées avec le logiciel Blender. Sur le canal Reddit consacré aux backrooms, un internaute promène sa caméra dans un couloir désert, peuplé seulement de tristes ballons gonflés à l’hélium et d’un écran grésillant de téléviseur cathodique. » Elle souligne aussi que ce succès de Kane Parsons vient heurter cette pseudo-confidentialité du phénomène, que les happy few appréciaient, en le rendant « grand public ». D’une certaine manière, Severance, série diffusée sur la plateforme d’Apple Tv, a été une sorte de mise en bouche.
Cette esthétique de la pièce vide croise ce grand imaginaire qu’on appelle les espaces liminaires. Ce sont des espaces de transit, de seuils, de passages qui sont complètement évidés de présence humaine et de mobilier aussi. Et ça marche très fort, effectivement, il n’y a pas besoin de faire plus que ça. La première des raisons, c’est qu’un lieu vide est un lieu angoissant, parce que par nature on se retrouve seul et la solitude est quelque chose qui peut être très angoissante.
Guillaume Orignac, France Culture, 5 juin 2026

Kane Parsons est encore plus jeune que Curry Barker, et il a connu lui aussi une notoriété fulgurante grâce au web, et à Youtube. Parsons admet n’avoir pas beaucoup fréquenté les salles obscures, il semble s’en excuser. Certains critiques s’en émeuvent. Oui, Kane Parsons est extrêmement jeune, mais sa génération est habituée au monde des vidéos, et se détourne, ce n’est ni bien ni mal, des formats classiques qu’affectionnent ses aînés. Il faut rappeler néanmoins qu’il a réalisé depuis sa plus tendre enfance des centaines de petits films, passionné par les vidéos, les effets visuels, passionné aussi par la musique. On lui doit une flopée de web-séries, de courts-métrages ou d’albums.
Mary est thérapeute. Elle a choisi cette voie peut-être à cause de sa maman qui les enfermait toutes les deux dans la maison qui aurait dû être celle du bonheur. Pour des raisons qui ne sont pas dévoilées, la demeure est devenue une prison, un enfer pour la docile petite fille, terrorisée par le comportement de sa maman déséquilibrée.
Mary assène alors à son patient que l’on apprend, enfant, à se protéger des autres et à les repousser pour qu’ils ne vous fassent pas du mal. Drôle de thérapie. Son patient, Clark, est un homme très en colère. C’est un architecte réduit à vendre des meubles de son enseigne, Cap’tain Clark, magasin lambda avec vue sur parking, comme il en existe tant dans les zones commerciales. L’homme a été chassé de sa maison par son épouse sur laquelle il rejette tous ses malheurs, ses échecs, son alcoolisme. Mary est aussi seule que Clark. Elle incarne ce que nous avons tous vus dans les fictions américaines, celles et ceux qui prétendent être des gagnants, qui rayonnent et ont publié des conseils de développement personnel. Ici, le titre de l’ouvrage, The window within (La fenêtre intérieure), semble faire allusion à ces fenêtres couvertes de papier masquant la mère et la fille, et empêchant l’enfant d’avoir une vue sur ce monde dangereux, l’extérieur.
Qui est Clark ? Un patient vraiment ?
L’homme a découvert un monde caché, une suite de pièces abandonnées aux moquettes tachées, au papier peint défraîchi, où jonchent des objets électroniques usagés, cassés, des meubles empilés. Les pièces aux dimensions et aux repères irréels s’enchaînent, comme dans nos rêves. On passe d’une pièce à l’autre par un étroit couloir, ou un escalier suspendu dans le vide, ou par une trappe. Dans les coins, et les recoins, des menaces, des grognements, des lumières au fond qui clignotent, un univers hostile et indéchiffrable.
Chez Parsons, il y a bien plus de moyens, en commençant par un casting de vedettes, Renate Reinsve et Chiwetel Ejiofor. Pourtant, l’ambiance censée être angoissante ne prend pas. On ne comprend pas grand-chose et on s’en moque car le scénario est faible. Souvent, un budget colossal et une idée originale (même si elle reprend les codes de la creepy pasta) ne font pas un bon film.
Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces deux fictions ont été visionnées respectivement au cinéma UGC Les Halles, que je ne fréquenterai plus très bientôt pour avoir résilié ma carte illimitée, pour des rasions éthiques.


