Casting Lear | Au royaume des pères toxiques

Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse un espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé.
Peter Brook | L’espace vide, Écrits sur le théâtre, Paris, Éditions du Seuil, 1977

crédit photo : wei-huang

en noir et blanc deux statues d'un homme attaquant une femme

Une femme tout de noire vêtue surgit des coulisses, traverse la scène sombre et disparaît derrière les rideaux. Une voix féminine cite la fameuse phrase de Peter Brook sur l’acte théâtral. Sobre.
Dix secondes plus tard, la même femme réapparait, munie d’un pied de micro, et se lance dans un monologue. D’une introduction tout en promesses, simple, le public se sent kidnappé en se retrouvant face à un stand up.
La comédienne/metteuse en scène nous raconte sa relation filiale, nous raconte son père qui l’a empêchée. Elle a fui l’Espagne pour échapper au destin que lui préparait le patriarche matérialiste, promoteur immobilier, pour se consacrer à sa passion : le théâtre. Et la pièce au-delà de l’exercice d’équilibriste, renouvelé chaque soir de représentation, que l’on imagine plus ou moins intéressant selon le comédien qui se prête au jeu, est bien une ode au théâtre.
A chaque représentation, un comédien, un homme, d’un âge certain autour de la soixantaine, se prête à l’expérience. Andrea Jiménez, metteuse en scène espagnole, formée en France, les invite à jouer le rôle du roi Lear et/ou celui de son propre père. Une psychanalyse devant un auditoire : le public. Très synthétiquement, le roi Lear est sauvé par l’une de ses trois filles, la cadette, qui n’a pas voulu courber la tête pour hériter du royaume.
Andrea/Cordelia n’a pas voulu non plus se plier au desiderata de son père, et elle a choisi de franchir une frontière, elle a coupé les liens.
Casting Lear fait partie de ces mises en scène dont on ne sait en sortant du théâtre si l’on a aimé, juste un peu ou beaucoup.

Texte et création Andrea Jiménez, d’après Le Roi Lear de William Shakespeare, version de Juan Mayorga
Traduction en français Lise Belperron
Mise en scène Andrea Jiménez, Úrsula Martínez
Dramaturgie Olga Iglesias
Musique Lucas Ariel
Lumière et scénographie Judit Colomer
Costumes Yaiza Pinillos
Mouvement Inés Narváez et Amaya Galeote

Production Barco Pirata, Teatro de La Abadía (Madrid), Andrea Jiménez
Production exécutive et diffusion française OTTO PRODUCTIONS
Coproduction Théâtre Garonne Scène européenne (Toulouse) pour la version française
Soutien INAEM (Madrid), Comunidad de Madrid
Soutien pour le 80e Festival d’Avignon Ambassade d’Espagne en France
Résidences La Moissie Creative Residencies (Belvès), Théâtre Garonne Scène européenne (Toulouse)

A l’époque où j’étais une jeune femme d’une vingtaine d’années qui ne comptait pas encore sur ses propres forces, j’ai souvent souhaité la mort des hommes qui m’entouraient. J’ai désiré la mort de mon père dès mon enfance. C’était ma manière de répondre à sa rage, à sa violence. Je rêvais qu’il parte, qu’il meure, qu’il parte pour toujours.

bell hooks | La volonté de changer – Les hommes, la masculinité et l’amour, 2004
deux statues de bronze, au premier plan la tête d'une jeune femme, au second plan, un homme plus âgé

Les trente premières secondes de la pièce sont trompeuses. On appelle Peter Brook, on crée un espace vide, le public s’attend à une mise en scène et un jeu sobres et il est bombardé d’exagérations, de contraste entre la sobriété de l’aménagement de la scène et le jeu du comédien tel qu’il est guidé via son oreillette par la metteuse en scène. Il y a trop, beaucoup trop.
On se prend à penser que l’on aurait aimé être dans la salle lorsque le « roi Lear/agent immobilier » était incarné par Denis Podalydès ou Jacques Gamblin. On ne sait pas bien si on a raison car, sans dévoiler la fin de la pièce, il est demandé au comédien d’un soir d’improviser, et c’est ici que cela pêche. Un sentiment de malaise, une gênance, et une fille de son père qui ne sait pas s’arrêter.
Dans cette version du lundi 14 septembre au Théâtre des Abbesses, le comédien s’est laissé manipuler, et comme il avait promis de faire ce que la metteuse en scène lui susurrait dans l’oreillette, alors il a perdu le contrôle, et d’une certaine manière son propre jeu, possiblement son talent. Andrea Jiménez semble elle-même étonnée qu’il obéisse à ce point. L’idée bien exploitée aurait dû nous mettre face à un double visage, et ne pas savoir quand nous avions à faire à « su papa » ou au roi Lear. Entretenir la confusion eût été plus créatif que d’emprunter quelques passages du long texte du dramaturge anglais.

Andrea Jiménez est manifestement douée. On a néanmoins une frustration : n’avoir pas pu assister aux toutes premières représentations, probablement encore un peu maladroites, probablement avec une timidité de la metteuse en scène. Le succès ne réussit pas à toutes et à tous les artistes. Certains en profitent pour prendre leurs aises, en rajouter et, conséquemment, gâcher l’idée première qui était très prometteuse.

Les salles de spectacles de théâtre, à Paris, en banlieue, sont prises d’assaut.
Cette pièce s’est jouée au Théâtre de la Ville/théâtre des Abbesses
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