Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.

Fermer les yeux | Cerrar los ojos

affiche du film "Fermer les yeux" de Victor ERICE
Affiche du film « Fermer les yeux » de Victor ERICE

Réalisation : Víctor Erice
Scénario : Víctor Erice, Michel Gastambide
Photographie : Valentín Álvarez
Montage : Ascen Marchena
Musique : Federico Jusid
Genre : drame – 2023

1973, 1983, 1992 et 2023. Víctor Erice, réalisateur espagnol, a 83 ans. En un demi-siècle, celui que l’on qualifie de maestro (maître) du cinéma espagnol a dirigé quatre longs-métrages. Il nous présente Fermer les yeux (Cerrar los ojos) plus de trente ans après sa précédente réalisation.
Pour certains critiques de cinéma, c’est l’un des plus beaux films – sinon le meilleur – de la dernière édition du festival de Cannes. Pourtant, il n’a pas été retenu dans la sélection officielle de cet événement. Dans une lettre ouverte de Víctor Erice publiée dans El País, le cinéaste relate, sans amertume mais fermement, la manière cavalière avec laquelle il a été traité par la délégation générale. Sans contester le libre choix du comité de la sélection officielle, il explique que, outre les mensonges proférés, personne, y compris le délégué général, n’a pris le soin ou n’a eu la courtoisie de répondre à ses messages alors que la Quinzaine des cinéastes, manifestation parallèle, lui proposait de faire l’ouverture de sa sélection. Il a été empêché d’y répondre favorablement dans l’attente d’une réaction de l’équipe dirigeante du célèbre événement cannois. Plus tard, lors d’une interview, il sera moins modéré : «je n’ai appris la relégation du film à Cannes Première que lors de la conférence de presse. C’est un mode de communication dégueulasse, sans aucune considération pour l’autre. Thierry Frémeaux [l’actuel délégué général du Festival] a créé cette section, à la ligne obscure, uniquement pour empêcher les films d’aller ailleurs ».
De Víctor Erice, je n’avais vu aucun de ses films. Quel univers nous propose-t-il ?
Tandis que certains réalisateurs sont très productifs, pourquoi ce cinéaste espagnol a-t-il aussi peu tourné ? Est-ce un choix délibéré ? A-t-il rencontré tant d’obstacles, notamment de financement, ou de trahison qu’il n’a pu ou voulu offrir que peu de réalisations ?
Son univers ne correspond pas aux critères actuels du monde de la production pour tenir en haleine les spectateurs : rapidité, romance, comédie, violence, dialogues insipides, clichés notamment sur les rôles des hommes et des femmes. Son univers ne dégage peut-être pas suffisamment de profit pour être rentable pour des investisseurs. J’ai envie de croire qu’il prend son temps et qu’il est exigeant. Et le résultat est là. Captivant.
Dès les premières minutes, nous comprenons qu’au-delà de la maîtrise de la technique – la photographie – ou d’un casting de première classe, le maître espagnol présente un scénario (co-écrit) de grande précision et des dialogues ciselés, des scènes qui s’enchaînent sans qu’aucune d’entre elles ne paraisse inutile, explicative ou complaisante. Et je me réjouis d’avoir à découvrir ses trois premières œuvres dont L’esprit de la ruche.
Son protagoniste principal, son double peut-être, est retiré dans un village de pêcheurs, et loge dans une caravane. Il est contacté par une équipe de télévision pour participer à une émission à sensation, sur les “Affaires non résolues”. L’acteur principal, son ami intime, a disparu du jour au lendemain, vingt ans auparavant, pendant le tournage de son film La mirada del adiós, sans laisser de traces. L’enquête a conclu à un accident. Et cette disparition mystérieuse est le thème de l’émission.
C’est une invitation qu’il accepte probablement pour des raisons financières mais qui le replonge dans son passé, qui le ramène à ce qu’il était auparavant : un réalisateur de films. Retour à Madrid, recherche des bobines de pellicules de ce film inachevé, des accessoires conservés dans un garde-meubles, retour sur ce qu’il pensait avoir définitivement quitté. Le protagoniste est arraché à sa torpeur (arrêt des tournages, romans inachevés) lorsque une téléspectatrice de l’émission pense avoir reconnu l’ami-acteur disparu.
Tout, d’une vie, est convoqué : la mémoire, l’identité et surtout les sentiments.
Qui était vraiment cet ami-acteur disparu ? Quel père, quel amant, quel ami ? Le réalisateur, lui, s’est éloigné du monde du 7ème art. Qui est-il aujourd’hui ? Un auteur en panne d’inspiration, un traducteur qui vit chichement de ses commandes, ou est-il et sera-t-il toujours un cinéaste ?
À chaque rebondissement, Víctor Erice y glisse des éléments de la mémoire de l’Espagne (le franquisme et ses horreurs, la royauté vieillissante), du cinéma (les frères Lumière, le cinéma classique américain) ou de sa propre carrière. L’allusion au film interrompu vient en miroir au film El Sur (1983) qu’il considère lui-même inachevé : « J’étais persuadé que j’allais tourner la deuxième partie dans le Sud, en Andalousie, explique le cinéaste. Or, le producteur a fait le choix de montrer seulement la première partie à Gilles Jacob [délégué général du Festival de Cannes à l’époque]. Ils l’ont emmené en l’état en compétition à Cannes, où il a reçu un accueil très favorable. Mais moi, j’étais désemparé, car le film n’était pas fini. Ça a été un trauma que j’ai longtemps gardé avec moi et qui m’a marqué au point d’entraîner ma rupture totale avec le cinéma comme industrie. J’ai continué à travailler, mais toujours en marge ».
Víctor Erice joue avec la notion de temps : celui fixé sur la pellicule du film dans le film ou sur les photographies, celui en mouvement, incessant, du protagoniste en quête de son ami mais aussi nostalgique de son passé. Contacté par le journal Le Monde lorsqu’il était juré du festival de Cannes en 2010, lors de l’attribution de la Palme d’Or à Apichatpong Weerasethakul pour son film Oncle Boonmee, il évoque le cinéma et « sa capacité exceptionnelle à se constituer en machine à voyager dans le temps ».
L’univers de Víctor Erice, c’est l’Espagne, du nord au sud. C’est le cinéma avec une pointe de nostalgie : « Depuis que cet art a dépassé les cent ans, je me suis fait cette réflexion : le cinéma n’aura plus jamais l’âge d’un homme, il a dépassé ce cycle-là. Alors qu’il se présente toujours comme un art jeune, nous assistons à son vieillissement prématuré, plus rapide que pour la littérature, la peinture ou la musique, parce qu’il est le fruit de l’ère technique ».
C’est aussi l’ombre et la lumière (derrière et devant la caméra, la disparition et la mise en scène).
C’est un cinéma qui met en scène le cinéma avec les références hollywoodiennes déjà évoquées, les salles obscures, les accessoires du dernier tournage conservés dans un garde-meubles, les pellicules soigneusement protégées et archivées par son ami projectionniste.
Enfin, son univers est sentimental. Un médecin interrogé sur la probabilité de recouvrer la mémoire répond que « l’homme n’est pas que mémoire, il est sentiments et sensibilité ». Et tout le film est un hommage à ces relations affectives, amicales ou amoureuses, à l’attention à l’autre, portées cette fois-ci par des hommes, âgés. Les personnages féminins y sont secondaires et ils sont forts, denses, actifs et entreprenants. Ce sont les personnages masculins qui prennent en charge ce monde des sentiments, et cela fait du bien de rencontrer des rôles de fiction qui ne soient pas amputés de l’humanité, qui ne soient pas des clichés ou des fantasmes.
Quand ferme-t-on les yeux ? On ferme les yeux pour dormir, ou pour s’endormir, ou comme les enfants pour se rendre invisibles, pour disparaître. On ferme les yeux aussi de celui qui vient de mourir.
Avec Fermer les yeux, aucun doute que Víctor Erice a achevé son film.
Son cinéma nous enseigne que la pratique cinématographique n’est pas le résultat d’une entreprise créative mais la base essentielle de la vie même. « Ce que je veux dire, c’est que le cinéma est la colonne vertébrale de la vie, y compris de la vie quotidienne ».

Ce film a été visionné au cinéma Le Louxor, à Paris.

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