Il est toujours intéressant de confronter les points de vue des metteurs et des metteuses en scène sur un même texte.
Cette saison, les planches parisiennes nous offrent deux regards de l’adaptation théâtrale que Marguerite Duras a fait de son roman, L’amante anglaise. La première mise en scène est proposée par Jacques Osinski, fidèle du théâtre de l’Atelier, et dont on a pu voir le travail sur les œuvres de Samuel Beckett. La deuxième pièce est jouée à Odéon-théâtre de l’Europe, sous la direction d’Emilie Charriot.
crédit photo : isabelle monfort
L’origine du texte
À l’époque, dans les années 60, Marguerite Duras écrit pour des journaux, fascinée par les faits divers qui imprègnent plusieurs de ses œuvres. Sa position publiée, en 1985, dans le journal Libération sur l’affaire Villemin lui avait d’ailleurs attiré des critiques virulentes.
Ici, l’écrivaine s’inspire d’un fait divers qui a eu lieu en 1949, à Savigny-sur-Orge, peu après la fin de la seconde guerre mondiale. Amélie Rabilloud est arrêtée pour avoir tué et découpé en morceaux son mari. Après lui avoir fracassé le crâne avec un marteau dit « de maçon » qui sert à équarrir les bûches, elle jette d’un viaduc, les uns après les autres, méthodiquement, soixante-sept morceaux dans les trains qui passaient et les dispersaient dans toute la France. Soixante-sept morceaux, sans la tête, jamais retrouvée. La meurtrière refuse de dire où elle est. On soupçonne que cette femme était battue.
Marguerite Duras en tire une pièce de théâtre tout en s’arrangeant avec l’histoire. Dans Les Viaducs de la Seine-et-Oise, Claire et Pierre Lannes tuent la cousine germaine du mari, sourde et muette, employée dans la maison du couple depuis 17 ans.
Peu satisfaite de l’adaptation au théâtre de cette œuvre, elle en tire un roman, L’amante anglaise, que Claude Régy adaptera dès 1968 au théâtre avec dans le rôle de la meurtrière Madeleine Renaud. Cette pièce sera jouée aux États-Unis et à Londres, toujours sous la direction de Claude Régy.
Claire Lannes est notre héroïne du jour, elle est cette fois la seule meurtrière. On ne saura jamais vraiment exactement la raison de son acte de folie. Et c’est là qu’interviennent parfois l’interprétation et le parti pris du metteur ou de la metteuse en scène.
Pour cette version, le trio est posé : la meurtrière, le mari et un interrogateur. Ce dernier n’est ni un journaliste, ni un juge ou un policier. Il sert à tirer les vers du nez non seulement de Claire mais aussi du mari.
Le mari a-t-il une importance dans le geste fou de son épouse ?
Il y a probablement une raison. Peut-être. L’interrogateur, nous ou Marguerite Duras, en posant les bonnes ou les mauvaises questions nous guide-t-il dans les méandres du cerveau de Claire ? Il tâtonne et cherche en bombardant de questions l’époux puis la meurtrière. Il lui faut trouver la bonne question, celle qui résoudra l’énigme.
Claude Régy disait que cette pièce était un « spectacle de voyeurs« , et il a probablement raison. Sous notre jugement, bien que nous nous en défendions, l’époux puis celle qui a commis le crime ultime sont sous le feu des questions.
texte Marguerite Duras
Claire : Vous me questionnez pour savoir ce que je n’ai pas dit ?
L’Interrogateur : Non. Vous me croyez ?
Claire : Je veux bien vous croire. J’ai tout dit sauf pour la tête.
Quand j’aurai dit où est la tête, j’aurai tout dit.
L’Interrogateur : Quand le direz-vous ?
Claire : Je ne sais pas. Pour la tête j’ai fait ce qu’il fallait. J’ai eu du mal. Encore plus que pour le reste.
Je ne sais pas si je dirai où est la tête.
L’Interrogateur : Pourquoi pas ?
Claire : Pourquoi ?
Théâtre de l’Atelier
mise en scène Jacques Osinski
lumières Catherine Verheyde
costumes Hélène Kritikos
dramaturgie Marie Potonet
l’épouse, Sandrine Bonnaire, l’Interrogateur, Frédéric Leidgens, l’époux, Grégoire Oestermann, et la voix de Denis Lavant
Atelier Berthier-Odéon-théâtre de l’Europe
mise en scène Émilie Charriot
dramaturgie Olivia Barron
scénographie, lumière Yves Godin
costumes Caroline Spieth
l’épouse, Dominique Reymond, l’époux, Laurent Poitrenaux, l’Interrogateur, Nicolas Bouchaud
Vous ne craignez pas que cette même bourgeoisie soit horrifiée par les signes extérieurs du crime de Claire Lannes ?
Marguerite Duras – entretien, décembre 1968 | Bulletin du TNP
Ce n’était pas une raison pour les escamoter. La bourgeoisie est toujours horrifiée par le sang quand on lui en parle. Elle va en vacances se dorer au soleil de la Grèce des Colonels où on assassine des résistants sans traces de sang, dans les prisons fermées, mais si on lui parle des crimes de Claire Lannes, elle a la nausée.
Les points de vue
Il est de ces moments au théâtre que l’on peut comparer à la météo, aux températures, réelles et ressenties. Les mises en scène de Jacques Osinski et d’Émilie Charriot, grâce aux comédiens et au texte de Marguerite Duras, nous captivent, nous capturent, ne nous permettent pas de nous échapper. Les comédiens sont de ceux qui viennent nous chercher. Plaisir du jeu et des mots.
Les mises en scène ont néanmoins pris deux chemins différents, pas forcément antagonistes car le texte de Duras retient et contraint.
Jacques Osinski a choisi de respecter les consignes de l’écrivaine sur une mise en scène statique, et il n’a pas sabré dans le texte. Pour saisir le rôle physiquement, pour l’appréhender, la comédienne Sandrine Bonnaire s’est donc imposé une contrainte physique :
… cette femme ne croiserait jamais les jambes.
[…] Je suis quelqu’un d’assez énergique avec le corps, je marche… Vous voyez les escaliers qu’on a grimpés ? Je les monte en deux secondes, je suis assez tonique avec mon corps et là c’est un personnage très statique qui ne me ressemble absolument pas.
Sandrine Bonnaire | Entretien, 27 septembre 2024, émission Totémic
Le metteur en scène respecte les consignes du rideau de fer baissé sur la scène devant lequel le mari, Pierre, répond aux questions, tandis que celui-ci est levé lorsque c’est le tour de l’épouse, Claire, laissant alors un espace dégagé de la scène de l’Atelier, un espace plus ouvert aux réponses que l’on attend tous. Dans la direction de Jacques Osinski, l’Interrogateur est placé – suivant la demande de l’écrivaine – pour une bonne partie de la pièce dans l’orchestre parmi les spectateurs – ce qui fait qu’une partie du public l’entend et ne le voit pas. Émilie Charriot choisit, elle, d’y placer le mari, peut-être pour le remettre à sa place, une place mineure.
Jacques Osinski n’érige pas Claire Lannes, à la différence d’Émilie Charriot, en héroïne. Marguerite Duras le précise, elle a « déclassé » les prolétaires que sont le mari et l’épouse en petits bourgeois, de ceux qui profitent d’une cousine, handicapée qui, pendant 17 ans, aura travaillé gratuitement pour le couple. Bien sûr, Pierre Lannes décrit Claire comme une femme bête et illettrée, il précise qu’elle écrit « l’amante anglaise au lieu de la menthe anglaise », il la présente comme une femme sans curiosité voire sans vie intellectuelle. Puis l’Interrogateur se charge de faire parler celle qui pouvait passer des heures dans le jardin à rêver, à avoir des pensées qui « éclataient comme des coups de feu« . Alors, on pense que probablement l’époux qui a profité de la faiblesse d’une jeune femme éplorée ayant fait une tentative de suicide après un chagrin d’amour, a aussi tout fait pour entretenir une relation de domination.
Émilie Charriot a décidé de donner – ou non – une petite note grotesque, humoristique au jeu des comédiens. De la rigidité imposée à Sandrine Bonnaire pour Claire, la metteuse en scène offre à Dominique Reymond, dès les premières phrases de Claire, la possibilité de dominer l’Interrogateur, d’être presque roublarde, meneuse de la confrontation. Peut-être aurait-il été plus subtil d’avancer pas à pas dans l’emprise de Claire sur l’Interrogateur si c’était vraiment l’orientation de la metteuse en scène ?
Émilie Charriot, accompagnée d’Olivia Barron, introduit la rencontre de l’auteure avec des enfants, en 1967, initiée par François Truffaut, la partie sur la vieillesse et la mort, dont on ne saisit pas bien l’apport à la pièce. L’introduction par l’Interrogateur est libre, ne fait pas non plus partie du texte, qui est largement coupé. Certains s’en offusqueront. La metteuse en scène ne respecte pas les consignes de Duras, une pièce très statique. Peu importe, en fait, c’est son interprétation du texte, à laquelle les spectateurs peuvent souscrire ou non. Émilie Charriot a voulu réhabiliter la meurtrière. Ce n’était probablement pas l’intention de Marguerite Duras.
Claude Régy, après quelques expériences, se méfiait des têtes d’affiche célèbres et des spectateurs qu’elles drainaient dans les théâtres. Dans une interview, il affirmait ceci : « l’œuvre écrite est l’élément essentiel du spectacle, nous explique Claude Régy. Pas le décor, pas le jeu des monstres sacrés qu’il faut d’ailleurs absolument désacraliser. Rien que le texte. C’est lui qui est créateur d’images et de sensations ».
Il n’y a pas que le cinéma dans ma vie culturelle, il y a également le théâtre.
Ces deux mises en scène ont été représentées au Théâtre de l’Atelier et au théâtre Atelier Berthier-Odéon-théâtre de l’Europe.


