Les nazis allemands ont, par obsession, traversé l’Atlantique pour les lointaines terres de refuge que furent le Chili et l’Argentine pour chasser – c’est bien le mot – les juifs qui ont eu le tort d’échapper à leur opération ultime de génocide.
Les juifs, eux, pensent que mettre un océan entre eux et l’immonde les épargnera. Qu’un futur est possible. Plus jamais ça.
Pourtant, le cauchemar est sans fin.
crédit photo : armelle danjour
The brutalist
Certains se demandent si cette réalisation de Brady Corbet est inspirée d’une histoire vraie. Il semblerait que le cinéaste et son épouse Mona Fastvold se soient basés sur la vie de l’architecte hongrois, Marcel Brauer, lui aussi élève de l’école de Bauhaus, lui aussi juif. Marcel Brauer avait fui l’Allemagne pour Londres en 1935 pour, deux années plus tard, émigrer aux États-Unis. Comme le protagoniste de Brady Corbet, sa première commande est un édifice religieux.
On peut raisonnablement penser que cette histoire est un mélange de trajectoires de vies – ou de survies – après que le plus horrible que l’on puisse imaginer a été mis en œuvre contre une communauté entière, pour son total anéantissement.
László Tóth a survécu au camp de concentration de Buchenwald, son épouse et sa nièce à celui de Dachau. Celles-ci n’ont pas pu quitter le continent européen. Elles sont empêchées, entre autres, par les lois américaines qui régulent l’arrivée massive des Européens, juifs ou non. Ce pays de migrants qui refuse les migrants. Pendant la guerre et la Shoah, le MS Saint Louis à bord duquel se sont réfugiés 963 allemands juifs, est interdit d’accoster à Cuba et, se dirigeant vers les côtes de Floride, est aussi refoulé. Le président Franklin Roosevelt, pour ne pas contrarier les élus de cet État, ne répond pas à l’appel au secours. Le MS Saint Louis doit retourner en Europe. 255 moururent sur le continent européen, la plupart assassinés dans les camps de concentration.
Prix : très nombreux | le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2024, meilleur film dramatique et mailleur réalisateur au Golden globes 2025, meilleur réalisateur, meilleure photographie au BAFTA 2025, etc.
Réalisation : Brady Corbet
Scénario : Brady Corbet et Mona Fastvold
Musique : Daniel Blumberg
Photographie : Lol Crowley
Montage : Dávid Jancsó
Genre : drame – 2025
László Tóth : Parce qu’ils ne veulent pas de nous ici.
Erzsébet Tóth : Bien sûr qu’Attila nous veut ici.
László Tóth : Pas Attila.
Erzsébet Tóth : Alors de qui parles-tu ?
László Tóth : Les gens d’ici, ils ne veulent pas de nous. Audrey, la femme catholique d’Attila, ne veut pas de nous ici ! Elle ne veut pas de nous ici ! Nous ne sommes rien. Nous sommes moins que rien.
Nous sommes dans l’obscurité. Au sens propre comme au sens figuré. Un homme est réveillé brusquement, il y a urgence. On ne sait si les premières images sont européennes, si ce sont celles d’un fugitif qui se cache et tente d’échapper à ses pourchasseurs. Puis, on prend une bouffée d’air pour apercevoir une statue de la liberté dominante d’en bas, tête et torche renversées. Un signe peut-être ? L’air n’est pas aussi libre.

Accueilli par un cousin, vendeur de meubles marié à une femme catholique et effaçant sa judéité pour se confondre à la masse américaine, il est rapidement rejeté même par ceux qui sont censés l’aimer et l’entourer. Un chacun pour soi. L’immigré fera alors équipe avec un autre homme, noir, père célibataire, un autre rejeté, tous les deux ballotés de centres sociaux en centres sociaux, main d’oeuvre ouvrière d’une Amérique bâtisseuse.
Ce film ne raconte pas la seule histoire de László Tóth, il rend compte de la grande Histoire et des nombreux obstacles à l’immigration des Européens, dans leur ensemble, des juifs survivants de la Shoah surtout. L’Amérique n’est pas plus hospitalière que le continent européen.
L’homme d’affaires qui loue et reconnaît son génie, tout en lui offrant le chantier de ses rêves, tout en aidant son épouse et sa nièce à le rejoindre, ne peut s’empêcher de l’humilier en le comparant à un cireur de chaussures du fait de son fort accent.

László Tóth : Rien ne s’explique par soi-même. Existe-t-il une meilleure description d’un cube que celle de sa construction ? Il y a eu une guerre. Et pourtant, je crois savoir que bon nombre des sites de mes projets ont survécu. Ils sont toujours là, dans la ville. Lorsque les terribles souvenirs de ce qui s’est passé en Europe cesseront de nous humilier, je m’attends à ce qu’ils servent plutôt de stimulant politique, déclenchant les bouleversements qui se produisent si souvent dans les cycles de la vie des gens. J’anticipe déjà une rhétorique communautaire de la colère et de la peur. Un fleuve entier de telles frivolités peut couler sans être endigué. Mais mes bâtiments ont été conçus pour supporter une telle érosion des rives du Danube.
Brady Corbet ne fait pas partie du sérail. Il lui a fallu 7 années pour venir à bout de cette fresque. Plus « connu » comme acteur, il n’a pas à son actif plus de 2 longs-métrages, et il arrive avec une technique – qui n’est plus tellement utilisée depuis les années 60 – à concevoir, tel un grand architecte, une telle œuvre. Le cinéaste a épousé le format VistaVision.
Nagisa Ōshima pour L’empire des sens ou Furyo fait partie des derniers réalisateurs à l’avoir pratiqué. L’attention médiatique a porté sur cette technique mais il n’est pas certain que les spectateurs qui le voient dans des conditions classiques de projection se rendront compte de la différence. L’image paraît brute, pas calculée car le cinéaste n’use pas de filtre qui apporte une couleur ou une nuance comme on peut le voir souvent dans ce type de film « hollywoodien » mais on ne peut s’empêcher de penser que tout a été minutieusement travaillé.
«The Brutalist montre que la brutalité n’est pas une dérive du système américain, mais un de ses moteurs»
Liv Grjebine
Pour ce qui est du son et de la composition musicale, Daniel Blumberg a reçu l’Oscar 2025. Parfois, le son nous parvient saturé.
Tout comme le film lui-même, la musique embrasse les forces contradictoires du style architectural du titre, à la fois maximale et minimale.
« Nous ne voulions pas d’ornements », a expliqué Blumberg, qui a déjà travaillé avec Corbet sur le court-métrage Gyuto, à Crack Magazine à propos de son processus créatif pour la musique du film. « Il s’intitule The Brutalist, nous avons donc essayé d’utiliser des outils minimalistes pour représenter un maximum de choses. »
L’enfer est de chaque côté de l’océan. Au génie de cet architecte exigeant, brillant, répond l’esthète et riche homme d’affaires blond aux yeux bleus, une copie de Gatsby le magnifique, un clone – américain – de nazi. Le mécène de l’architecte juif hongrois est ambigu, il entretient des relations perverses avec son protégé. Il reconnaît – et probablement jalouse – le génie du migrant. L’humiliation fait partie de la panoplie, en cela imité par le fiston. Seule la fille, harcelée par le frère, démontre une attention non feinte aux invités de son père.
Il y a aussi l’humiliation par le sexe, et Brady Corbet aborde frontalement le sujet, tabou.
Parfois, nous nous interrogeons : « Sommes-nous, le long de ces presque quatre heures de film, dans un long délire d’héroïnomane ? »
L’homme, promis à un brillant avenir en Hongrie, est pourchassé par la haine et, arrivé sur une autre « terre promise », est encore empêché. Parce qu’il est juif.
Le cauchemar est sans fin.
Si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Cette fiction a été visionnée au cinéma UGC-Les Halles.


