La stratégie du bruit

Au printemps 2022, en achevant la rédaction de Traduire Hitler, je sentais monter dans les déclarations politiques des odeurs pestilentielles venant d’un passé somme toute relativement récent : « Nous assistons à la remontée des égouts de l’histoire. Et nous nous y accoutumons. » Je n’aurais pourtant pas pensé à l’époque que cette marée brune monterait aussi vite et avec une telle abondance, qu’elle serait d’une telle violence et qu’elle parviendrait, en quelques années, à balayer une partie considérable des tabous qui pesaient notamment sur l’Europe et les États-Unis depuis 1945.
Olivier Mannoni | Coulée brune – Comment le fascisme inonde notre langue, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2024

Dans un tout récent article, je vous avais recommandé le passionnant livre d’Olivier Mannoni sur les « menaces linguistiques qui pèsent sur nos démocraties. » Le traducteur de Mein Kampf, qui relate dans Traduire Hitler à quel point ce travail fut éprouvant, illustre dans cet ouvrage les raisons du succès des thèses d’extrême-droite, et leur score impressionnant aux élections, en France, en Europe, dans le monde. A un moment où le monde doit s’apaiser.
Vous rappelez-vous cette blague, condescendante, rapportée par le journaliste du Monde Pascal Riché, qui circulait chez les diplomates lors du premier mandat de Donald Trump ? Une histoire de pigeon. C’est une stratégie.
Thank you for your attention to this matter – Merci de votre attention sur cette question. Voici comment le 47ème président des États-Unis finit presque tous ses billets sur son propre réseau social. Aujourd’hui, il est à la fois plus facile que jamais de crier et plus difficile que jamais de se faire entendre. Alors, il faut attirer l’attention, peu importe le message. Les mégaphones sont de sortie. Nous sommes rentrés dans l’ère de l’attention, une fin en soi, à obtenir par tous les moyens nécessaires. Et cela crée un nouveau modèle de débat public. Un débat, vraiment ?
Non, une stratégie.
Celle du bruit, du bruit… de la fureur ?

crédit photo : Fr. Daniel Ciucci

rideau de chaînes en fer noir et blanc

« Au commencement était le verbe », c’est-à-dire la « parole », la « raison » et le « discours ». Ici, cette phrase est utilisée dans un sens nettement moins divin… mais politique.
Qu’avons-nous fait du verbe, de la parole et de la raison ?

Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. […] Et un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez.

Saisis par ce qui se passe outre-Atlantique, par la seconde – et dernière ? – élection à la présidence des États-Unis d’un individu au « verbe limité », sonnés par ce retour fracassant, nous oublions que les « petites musiques » se sont mises en place depuis des décennies. D’une manière rouée, micro-dosée, nous avons entendu nos hommes politiques évoquer « racailles et karcher », exiger sur un ton de voyou aux « pauvre(s) con(s) » de se casser, et tout récemment, sans que la personnalité n’ait un mandat politique, traiter des féministes de « sales connes »… Nous les avons entendus remettre en question le rôle de soumise collaboration – voire d’anticipation sur les demandes des nazis avec les mesures du régime de Vichy dès octobre 1940 sur le statut des juifs – de Philippe Pétain. Ce dernier, héros de la première guerre mondiale, aurait sauvé les juifs français. Petite musique… En novembre 2018, quelques jours avant la commémoration du 11 novembre, le président de la République trouvait légitime d’honorer la mémoire de Philippe Pétain dans le cadre des commémorations de la grande guerre…
De l’autre côté de l’océan, nous avons affaire à un colporteur qui use d’un mégaphone, qui parle haut et fort, sans filtres, et qui fait paraître notre classe politique française, européenne, particulièrement policée. Alors que…
Nous avons eu l’impression que seuls des dictateurs plus ou moins virilistes comme D.J. Trump ou Vladimir Poutine avaient corrompu nos démocraties. C’est vite oublier que nos propres hommes politiques ont insidieusement préparé le terrain et nos esprits à ce que Olivier Mannoni nomme « la coulée brune« .
D’aucuns – notamment sur les chaînes et dans les journaux détenus par le désormais célèbre duo Bolloré-Arnault – s’indignent et s’étranglent lorsqu’on évoque le parallèle avec les années 30.
Normal. Classique.
Cela dessert leur dessein.

Olivier Mannoni situe le virage de la sémantique à la campagne présidentielle de 2007, et aux choix de Nicolas Sarkozy : « L’homme qui tient la barre de la campagne électorale est un ancien militant de l’Action française, ancien journaliste à Minute, ancien proche collaborateur de Jean-Marie Le Pen : Patrick Buisson, devenu l’éminence grise (brune serait plus exact) du sarkozysme, vient de faire basculer la droite de Jacques Chirac, celui du « Ne composez jamais avec l’extrémisme », dans la compromission idéologique. »
Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale naît dans une République qui doit plus se soucier de citoyenneté que d’identité… Olivier Mannoni rappelle que pour lutter contre la « subversion intérieure », le maréchal Pétain inventa la « carte d’identité nationale » obligatoire. Parler d’identité nationale n’est pas innocent. Identité et citoyenneté vont être associées. Les esprits sont préparés.

couverture livre d'Olivier Mannoni Coulée brune

Un an après la première élection de l’actuel président de la République, en mai 2018, un appel aux demandes plus que raisonnables et à la rhétorique apaisée était postée sur le site « change.org » par Priscillia Ludosky : « Je pense pouvoir parler au nom de toutes les personnes qui n’en peuvent plus de payer pour les erreurs des dirigeants et qui ne souhaitent pas toujours tout payer et à n’importe quel prix ! Je vous invite à signer cette pétition pour permettre le franchissement d’une étape vers le dialogue. » Avec l’initiatrice de ce qui sera qualifié plus tard de crise des Gilets jaunes, le dialogue était mis en avant.
En fin de cette même année, les réunions des ronds-points débutaient. Ce qui avait été posé intelligemment par cette jeune femme fut récupéré par toutes sortes d’acteurs : des hommes en mal de lumières et de violence, qui reléguaient les femmes qui savaient parler sur un plateau, ou à un micro, dans les coulisses, des médias avides d’images choc dont Russia Today, chaîne de télévision de propagande russe, et des partis politiques qui se sont fait fraîchement « refouler ». D’une inspiration qui prônait l’écoute et la parole citoyenne naissait une crise menée par les hommes, eux-mêmes menés par le bout du nez probablement par des groupes aux intérêts divers de chaos. Du « Grand débat national » et des cahiers de doléances mis à la disposition des Français dans les mairies, rien n’en est sorti. Pschitt.
En 2010, toujours lors du quinquennat du président multi-condamné, Stéphane Hessel, vieux monsieur apprécié de tout le monde, écrivait ce manifeste vendu à plus d’un million d’exemplaires, Indignez-vous ! Nous avons entendu peu de critiques du livre, l’auteur étant si respectable. Comme l’affirme Boris Cyrulnik, cité par Olivier Mannoni, : « ... je m’indigne qu’on nous demande de nous indigner parce que l’indignation est le premier temps de l’engagement aveugle. Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner. » Olivier Mannoni complète : « Nous avons vu avec l’épisode des Gilets jaunes que la colère peut susciter exactement le contraire de son intention initiale lorsqu’elle n’est qu’indignation, ou lorsque l’indignation efface tout projet politique pour n’être plus que colère : en l’occurrence, celle-ci s’est soldée par une répression particulièrement violente, d’un côté, par le basculement d’une partie notable des sympathisants vers l’extrême-droite, de l’autre.« 
Ce n’était que le début.

Dans un monde où l’attention est disputée, le divertissement l’emporte sur l’information, et le spectacle l’emporte sur les arguments.
Dans un excellent épisode de l’émission C politique, Asma Mhalla, politologue, dit ceci : « […] c’est la tyrannie des flux permanents, le bruit permanent qui fait qu’on va niveler à peu près tout. C’est le plus bruyant, le plus outrancier qui va dominer le débat public. »
Dans un article du Guardian, « Le mégaphone le plus puissant : comment Trump a su maîtriser notre nouvelle ère de l’attention« , Chris Hayes se réfère à l’ouvrage de Neil Postman, écrit en 1985, Se distraire à en mourir. Le critique des médias fait une comparaison entre deux romans dystopiques britanniques, Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, et 1984 de George Orwell. Il le formule ainsi : « Postman a compris que ces deux livres, bien que souvent associés, dépeignent des dystopies très différentes. Dans la vision d’Orwell, toutes les informations sont étroitement contrôlées par l’État, et les gens n’ont accès qu’à la propagande étroite et brutale qui leur est imposée. La vision d’Huxley était à l’opposé. Dans Le Meilleur des mondes, le problème n’est pas le manque d’informations, mais leur excès, ou du moins l’excès de divertissements et de distractions. Ce qu’Orwell craignait, écrit Postman, c’étaient ceux qui interdiraient les livres. Ce que Huxley craignait, c’était qu’il n’y ait aucune raison d’interdire un livre, car personne ne voudrait en lire. Orwell craignait ceux qui nous priveraient d’informations. Huxley craignait ceux qui nous en donneraient tellement que nous serions réduits à la passivité et à l’égoïsme. L’idée clé qui sous-tend l’ouvrage désormais classique de Postman est que Huxley a beaucoup mieux décrit l’avenir qu’Orwell. »
Nos histoires, nos informations, en grande majorité, viennent des mêmes canaux. Qui contrôle le narratif ? Trois pays : les États-Unis, la Chine, la Russie. Les deux premiers à l’origine des applications les plus utilisées au monde, le troisième sachant les utiliser. L’Europe reste tétanisée, notre modèle de valeurs humanistes s’effrite rapidement.

Nous pouvons être saisis par les bouleversements du monde, par la cupidité des dirigeants autocrates, par le nouveau partage des richesses de notre planète qui profitera à un pourcentage d’individus encore plus infime. Nous devons nous méfier de toutes les technologies qui ne servent pas seulement à nous informer, à apprendre – car elles peuvent et devraient aussi servir à cela, à appuyer la démocratie. Elles servent surtout à nous manipuler et à nous surveiller pour mieux nous contrôler. Nous sommes et nous serons toujours peu nombreux à nous lever, à résister à la manipulation, au conformisme, au simplisme. Ces moments douloureux, particulièrement dangereux, nous ramènent à notre courage ou… à notre lâcheté.

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