L’école comme le reflet de nos sociétés ?

Est-ce le hasard du calendrier des sorties de films mais, ces dernières semaines, plusieurs réalisations avaient choisi le cadre de l’école pour dénoncer l’effet de masse. On peut penser au premier abord que le champ scolaire est le sujet de ces films mais en observant d’un peu plus près, force est de constater que ces fictions « scolaires » sont un prétexte pour révéler le climat politique domestique, au sens large du terme, la vie de la cité, la vie ensemble avec ses personnages adolescents ou adultes, celui ou celle qui doit faire face au groupe, un groupe entraîné et manipulé parfois par une seule personne, la solitude du protagoniste qui n’a pas forcément raison, qui a peut-être failli, et sur lequel la meute qui bave va se jeter. Petit tour des salles d’école européennes au sein desquelles pénètre la politique, au sein desquelles se forgent les communautés, au sein desquelles s’exerce et s’enseigne la lâcheté.

crédit photo : victoria niezh

Je comprends, c’est dur pour vous. Vous êtes un peu dépassée.

Réalisation : Ilker Çatak
Scénario : Johannes Duncker, Ilker Çatak
Montage : Gesa Jäger
Photographie : Judith Kaufmann
Musique : Martin Miller
Genre : drame – 2023

La fiction allemande est de plus en plus tentante d’autant qu’elle s’est enrichie de son immigration. Elle n’avait pas beaucoup de succès en France et peinait à franchir le Rhin. Si les séries et le cinéma d’outre-Rhin n’inondent pas encore nos écrans, ils ont acquis dorénavant une réputation de qualité. La salle des profs est le cinquième long-métrage d’Ilker Çatak qui a reçu pour ce film cinq récompenses dont celles du meilleur film et de la meilleure réalisation à la dernière cérémonie du Deutscher Filmpreis.
Un seul lieu, l’école, pour un enchaînement de tensions, de violence verbale et physique, de discrimination et de racisme. L’école où se déroule le drame, ses classes, ses couloirs, sa salle de sports, sa cour et surtout sa salle des profs, lieu réservé à une seule catégorie des acteurs de l’institution, lieu où se jouent les relations tendues d’une micro-société.
Le réalisateur, Ilker Çatak, a choisi, lui aussi, le format 4:3 qui donne à l’ensemble une atmosphère d’étouffement, dans cet univers clos, format qui met le spectateur en osmose avec les crises d’angoisse, d’étouffement de la protagoniste principale, la jeune enseignante à l’origine de l’affaire.
De nombreux sujets sont exploités ici : les fausses informations versus les faits, le racisme, l’intégration des immigrés, la surveillance, l’intrusion parfois pesante des parents dans la vie de l’école.
Un vol d’une somme importante d’argent a eu lieu dans la salle des profs et un élève d’origine turque est rapidement accusé à tort selon la nouvelle jeune professeure principale, qui décide seule de mener sa propre enquête. Cette – unique – mauvaise décision va entraîner une suite d’événements qui vont se retourner contre celle qui était pourtant très appréciée de ses élèves. Les biais, les supposés, les stéréotypes sont toujours les mêmes, celles et ceux d’une autre génération ne reconnaîtront pas l’école qu’ils ont fréquentée, où jamais la parole et le comportement de l’enseignant n’étaient – parfois à tort – jamais remis en question.
Le cinéaste allemand comme le font les meilleurs metteurs en scène, au cinéma ou au théâtre, ne nous donne pas de réponses sur ce qui est bien ou mal, sur les bonnes ou mauvaises attitudes. Il pose juste les faits et dénonce, par le biais de cette micro-société, les effets délétères de la meute et de l’amplification des rumeurs infondées et des informations déformées.

– Y’a que de la haine en vous, rien d’autre !
– Parce qu’il y en a pas en vous ?

Réalisation : Gábor Reisz
Scénario : Gábor Reisz, Éva Schulze
Photographie : Kristóf Becsey
Montage : Vanda Gorácz, Gábor Reisz
Direction artistique : Maya Angelus, Blanka Lukács
Décors : Zsófia Tasnád
Musique : András Kálmán, Gábor Reisz
Costumes : Rebeka Hatházi
Genre : drame – 2024

Abel est un adolescent lambda, sans grande ambition, qui attend les vacances d’été et néglige ses révisions d’examen de dernière année du lycée. Il est probable que ce baccalauréat ne soit qu’une formalité, et que l’effort n’ait pas à être très conséquent, et pourtant, Abel réussit à le rater. Honte sur la famille. Parce qu’il n’assume rien et qu’il ne veut pas embarrasser ses parents, il invente un bobard qui prendra des proportions nationales et politiques.
Le film s’ouvre sur une image resserrée au centre de l’écran, comme si l’enregistrement était réalisé par un téléphone mobile, de jeunes gens ivres, dans les rues de Budapest, ou dans un tramway, joyeux mais étrangement un peu effrayants aussi.
À la différence de La salle des profs, la majorité des scènes se situent hors de l’école. Les différents protagonistes sont présentés dans leur quotidien sur la dizaine de jours autour de l’événement. Parfois, certaines scènes sont abordées et traitées à partir d’un point de vue d’un autre protagoniste. Dans cette réalisation, la force de Gábor Reisz est de ne pas donner non plus de réponses, ou du moins sa position. Aucun protagoniste – l’élève, le professeur, le père, la journaliste – ne sort indemne et n’a le beau rôle. Seule l’amie dont Abel est un transi amoureux, de bon conseil dès le départ, a la bonne attitude et lui présente une porte de sortie. Ce film polyphonique nous parle moins de l’école que de l’état de torpeur dans lequel se retrouve la société hongroise.
C’est probablement le sujet du film, l’unité de la nation, le passé et ses douleurs, le présent et ses relents de nostalgie pour une grande nation. Le film est un prétexte pour aborder le thème d’une Hongrie divisée, des citoyens aux convictions différentes qui ne peuvent pas ou plus se parler et s’écouter, tous fiers pour des raisons différentes de célébrer la fête nationale, celle de la révolution de 1848, année où des bourgeois démocrates ont porté 12 revendications au château de Buda, dont celles de la liberté de presse et l’abolition de la censure, dans une Hongrie aux mains de Viktor Orbán.

Si ça t’arrive à toi, c’est qu’il y a une raison.

Réalisation : Teddy Lussi-Modeste
Scénario : Teddy Lussi-Modeste, Audrey Diwan
Photographie : Hichame Alaouié
Son : Fabrice Osinski
Montage : Guerric Catala
Direction artistique :
Décors : Chloé Cambournac
Musique : Jean-Benoît Dunckel
Costumes : Joana Georges Rossi
Scripte : Maya Abdul-Malak
Genre : drame – 2024

Julien est un jeune professeur de banlieue, tellement cool avec ses élèves, tellement investi dans sa fonction de professeur de français que le rôle en est caricatural. Lors d’un cours, il a un propos plus que maladroit vis-à-vis d’une jeune élève renfermée, timide, qu’une autre élève, jalouse de l’attention qui lui est portée, va pousser à dénoncer cet enseignant pour harcèlement. S’ensuit une suite de scènes stéréotypées avec des rôles féminins pas vraiment mis en valeur : la classique enseignante amoureuse de son collègue homosexuel, l’autre collègue pas « fun », péremptoire, qui lui reproche ses relations de copinage avec ses élèves.
C’est peut-être le seul film – parmi les trois – qui évoque véritablement l’école, son lot de professeurs aux profils et aux intentions cachées antagonistes, et une hiérarchie qui prend la fuite lorsqu’un de ses professeurs est menacé, le fameux « pas de vagues »…
À la différence des deux précédents films évoqués ci-avant, le réalisateur est ici moraliste, un brin misogyne, et n’a pas pu – ou su – se détacher de sa propre expérience. Le film est inspiré de sa vie. Des scènes sont inutiles – le dîner avec un couple d’amis, le sauna – la musique est explicative au cas où l’on n’aurait pas compris la douleur du protagoniste, des plans sont ridicules comme celui de cet homme en souffrance.
Il ne suffit pas d’une bonne idée, certes déjà traitée mais qui n’en est pas moins intéressante, pour faire un bon film. Il faut alors l’accompagner d’un scénario et de dialogues personnalisés au sens d’originaux, d’une caméra et d’une photographie innovantes. Le son est également primordial lorsqu’il s’agit d’ajouter de l’épaisseur au propos du cinéaste (lire ici ou ici).
Le seul intérêt de ce long-métrage est de souligner l’effet, encore une fois, de la meute, l’effet de masse qui a toujours existé et qui est aujourd’hui exacerbée par les réseaux sociaux comme si la médiocrité en avait besoin.
C’est cruel à écrire mais l’intelligence artificielle n’aurait peut-être pas fait pire. Parfois la bande-annonce vous prévient de ne pas vous enfermer dans une salle obscure car vous savez que vous allez assister à un film déjà vu maintes fois. Ce film en fait partie.

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces trois films ont été visionnés respectivement au Louxor et au cinéma UGC-Les Halles.

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