Les bonimenteurs font leur marché électoral

La violence, même au nom d’idées exactement opposées à celles du fascisme des années 30, risque d’entraîner les sociétés libérales vers la même tragédie qu’il y a trente ans…Les marxistes qui se déclarent non communistes ont efficacement aidé à la ruine de la république de Weimar : certains d’entre eux parlent et agissent comme s’ils rêvaient de renouveler cet exploit.
Raymond Aron – Les désillusions du progrès. Essai sur la dialectique de la modernité – 1969

Une minorité non négligeable de journalistes et d’intellectuels de toutes sortes, qui interviennent sur les plateaux de télévision, donnent parfois l’impression de découvrir la montée en puissance du succès de dictateurs ou d’autocrates dans le monde entier, dans des contextes socio-économiques néanmoins distincts. Certains même s’amusent lorsque leur sont présentées des vidéos de Javier Milei ou de Donald Trump, dans tous les excès qu’ils sont capables d’exprimer.
En France, la contagion du rejet de l’autre a pris depuis au moins le début du siècle, certains hommes politiques jouant sur le sentiment d’insécurité des citoyens, exacerbant par leurs propos et leur attitude la tension qui règne au sein de la société française. Paradoxalement, le « vivre ensemble » est bafoué par celles et ceux qui n’ont que les mots « justice », « égalité » et « République » à la bouche.
Dans la classe politique française, les partis d’opposition régalent leurs potentiels électeurs de promesses, rarement étayées, d’une société meilleure, d’une société qui leur fera de la place, qui leur rendra justice car ils sont les oubliés des différents gouvernements qui se sont succédé. Certains peuvent dans la même intervention annoncer des hausses de revenus, des baisses de taxe tout en fustigeant l’augmentation de la dette publique.
Faut-il s’en moquer ou s’en inquiéter ? Quel modèle de société vont choisir les Français : démocratie imparfaite ou système autoritaire ?

crédit photo : Mark Daynes

Pause. Pour penser et non pas réagir à fleur de peau. C’est particulièrement en ce moment qu’il faut tenter de se débarrasser de ses propres biais. Aucun(e) d’entre nous ne peut avoir la science absolue, détenir la Vérité car, comme le pensait Raymond Aron, « on ne peut jamais être un citoyen parfaitement éclairé » malgré tous nos efforts, et particulièrement s’il n’y en a aucun.
C’est le moment que choisissent certains partis politiques pour intensifier les préjugés chez leurs éventuels électeurs, c’est le moment du marché…électoral. Au lieu de développer une pensée complexe, celles et ceux qui sont censés nous représenter distillent une petite musique qui flatte les rancœurs des citoyens français, qui les amènent à se retrancher dans leurs communautés, dans la haine des autres, dans la violence.
Et le ressentiment d’une partie des populations est dirigé contre deux groupes sociaux aux antipodes l’un de l’autre, les migrants et les élites, ces dernières étant les cibles des deux extrêmes de notre échiquier politique.
Désormais, les partis d’extrême-droite sont considérés comme parfaitement légitimes dans des manifestations appelant à lutter contre l’antisémitisme et, en bons rabatteurs, certains hommes politiques de la droite dite républicaine, dite décomplexée, s’échinent à donner des bons points de reconnaissance à un parti dont le fonds de commerce reste toujours le racisme et la haine des juifs. En 2023, quelques mois avant les élections européennes, et moins de quatre ans avant les prochaines présidentielles, certains clientélistes ont décidé de couper le cordon sanitaire de leurs dents qui rayent le parquet et de procéder à des comptes d’apothicaires – on ne sait jamais – ils pourraient grignoter dans l’électorat pas si fasciste que cela de la blonde et du petit misogyne.
Nous assistons à un concours d’attaques, aux relents d’antisémitisme pour la gauche radicale, aux relents d’islamophobie pour l’extrême-droite. Jouons sur le sentiment de peur des Français, jouons sur la confrontation des communautés, ça paie toujours ! L’enfer, ce sont les autres.
Du “jefe” des insoumis, il serait absurde de croire qu’il n’a pas une connaissance et une maîtrise de la rhétorique même si souvent ces monologues sur scène sont centrés autour de sa petite personne et fleurent bon le propos de bistro. C’est la même logorrhée des populistes d’Amérique latine pour lesquels Calimero a un penchant : ce sont eux qui sont victimes de cabales, on leur prête des intentions qu’ils n’ont pas, tout le monde est méchant avec eux, bouh…
Avec le conflit au Proche-Orient provoqué par les assassinats et les atrocités du 7 octobre dernier dans le sud d’Israël, le leader a définitivement consommé la rupture de son parti avec ses alliés opportunistes des dernières élections législatives. Il a fallu une année et demie pour que ces derniers s’étouffent avec les couleuvres que le parti dominant leur a fait avaler. Naïveté, bêtise crasse ou cynisme ?

Les bonimenteurs de l’extrême-droite ou de la gauche radicale, dans un discours simpliste qui les arrange ou qu’ils ne savent pas complexifier, entraînent leurs électeurs vers de prochaines autres désillusions et, c’est probablement le but, vers des révoltes qui laisseront de côté celles et ceux qu’ils se targuent de défendre : les femmes, les pauvres, les migrants, tous les discriminés.
L’inégalité économique mine nos sociétés démocratiques. Trop souvent, il y a confusion entre croissance – augmentation du PIB (des richesses) – et bonne santé économique d’un pays. Ce qui importe, pour savoir si une société se porte bien, c’est la distribution des richesses. Malgré les périodes de forte croissance au vingtième siècle, la question de la mobilité sociale se pose encore et le succès d’une société démocratique repose sur la possibilité de cette mobilité. Cependant, il serait malhonnête de faire croire aux citoyens que, dans nos démocraties, la pauvreté peut être éradiquée. Elle existera toujours. Si la mobilité sociale a été forte au cours de la deuxième moitié du siècle dernier, elle n’empêche pas la comparaison entre les acteurs économiques, le curseur se déplace, et les inégalités se transforment indéfiniment.
L’égalité est fondamentale pour impulser la dynamique démocratique mais elle est mise en danger dans ce contexte d’augmentation des inégalités.
En Europe, c’est la Grand-Bretagne qui décroche le premier Prix de l’augmentation importante des inégalités de revenus et de richesses. Sur la période 1977-2007, la majorité des emplois créés se situent au sommet ou tout en bas de l’échelle de rémunération, avec une mention spéciale pour l’obscénité des contrats « zéro heure ».

La société moderne […] est une société démocratique qu’il faut observer sans transports d’enthousiasme ou d’indignation.
Raymond Aron – Les étapes de la pensée sociologique – 1967

Nous avons donc, d’un côté, ceux qui font miroiter la disparition des inégalités (sociales et économiques) et conséquemment de la pauvreté, d’un coup de baguette magique, et en face, ceux qui agitent la suppression des aides sociales et une flexibilité du monde du travail, en bons gestionnaires qu’ils sont. En écoutant les recettes magiques de tous, on ne peut que se demander si l’on a affaire à des (ir-)responsables politiques dépourvus d’éducation économique ou aussi simplets que leurs programmes qui ressemblent bien souvent à un catalogue de la Redoute.
Au centre, qui bascule à droite ou à gauche suivant les événements, il y a les fervents défenseurs de notre modèle imparfait, luttant péniblement et maladroitement contre des idées qui aboutiront, si elles sont appliquées, au chaos et, à terme, à un État sécuritaire.

Aucune société – démocratique ou totalitaire – ne pourra jamais prétendre à une parfaite égalité entre ses citoyens. Les Français devront choisir entre deux modèles incompatibles, l’un privilégiant l’autoritarisme, l’autre tentant de restaurer la confiance et l’espérance et de conserver une unité nationale.
De plus en plus, dans nos situations de crise (de guerres, de terrorisme, sanitaires et climatiques), les citoyens se tournent vers l’État pour les protéger. Des sociétés ouvertes sont tentées de se refermer sur elles-mêmes, et de sacrifier la liberté à la “sécurité”. Le choix ne sera plus entre l’État et le marché, mais entre deux sortes d’État. Ce sera la confrontation entre un État sécuritaire et un État garant de nos libertés.

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