L’Ukraine doit être au cœur des préoccupations de l’Europe

La Russie n’espère qu’une chose : que l’unité du monde libre s’effondre l’année prochaine.
Wolodymyr Zelensky – Réunion du G7 – 6 décembre 2023

L’Union européenne doit faire face, sans relâche, à de nombreux défis – crises économique et climatique, conflits à sa porte – pour pérenniser et consolider ses valeurs démocratiques, ses valeurs humanistes. Si les moyens financiers et les décisions politiques que doivent prendre nos institutions, sans calcul, ne sont pas à la hauteur des enjeux, et ce très rapidement, les citoyens européens, tentés par les autocrates de tous les extrêmes, vont connaître les pires moments depuis la dernière guerre mondiale. Les bonimenteurs en France sont à l’affût depuis des décennies et se repaissent des rancœurs et des peurs des citoyens.
Les 27 chefs d’État se sont réunis les 14 et 15 décembre pour le traditionnel Conseil européen de fin d’année. Au programme, le sujet de l’Ukraine a monopolisé l’attention et une grande partie des débats avec deux dossiers : l’ouverture des négociations d’adhésion du pays à l’Union européenne et le soutien financier de 50 milliards d’euros pour la période 2024-2027. L’aide demandée est d’autant plus essentielle que le Président Wolodymyr Zelensky est confronté, outre-Atlantique, aux réticences d’élus Républicains de continuer de financer cette guerre, lointaine, en Europe. Et la probabilité est forte de retrouver l’idiot utile du dictateur russe aux manettes des États-Unis aux prochaines élections en 2024.
La Pologne a un nouveau Premier ministre, pro-européen, depuis lundi dernier, et l’Allemagne est fragilisée à la fois sur le plan économique et sur le plan politique. Ces deux pays, associés à la France via le triangle de Weimar, pourraient réfléchir sur une solution audacieuse et originale, nous protégeant de l’effet de blocage du Premier ministre pro-russe, Viktor Orbán.

Crédit photo : Christian Lue

Nous pouvons protéger les frontières polonaises et européennes, tout en étant humains.
Donald Tusk – Discours devant la Diète – 12 décembre 2023

Lech Walesa était dans les tribunes. Tout un symbole. La lutte contre l’ultradroite succède à la lutte contre le communisme. Ce lundi 11 décembre, Donald Tusk a obtenu le nombre de voix nécessaire de la Diète (248 sur 460) pour former un gouvernement. Après huit années de pouvoir entre les mains du PiS, parti national-conservateur, en froid avec Bruxelles notamment pour ses atteintes à l’indépendance de la justice, la Pologne a choisi de ne plus être la seconde bête noire de l’Union, une Hongrie bis.
Le nouveau Premier ministre polonais – il a déjà exercé la fonction de 2007 à 2014 – a tenu un discours très pro-européen. Dans une Europe dont les citoyens sont de plus en plus tentés de confier leur avenir à des autocrates, femme ou homme, nos voisins de l’Est apportent un vent de fraîcheur et d’optimisme, cependant modéré.
Les défis sont nombreux : garantir l’indépendance de la justice, restaurer et renforcer le droit des femmes et des minorités sexuelles, retrouver la confiance de Bruxelles et, petit séisme dans ce pays si religieux, mettre en œuvre la séparation de l’Église et de l’État. Les réformes seront d’autant plus difficiles à appliquer que le Président Andrzej Duda, membre du parti défait, peut mettre son véto et que les principales institutions sont entre les mains des perdants des élections législatives. Si la coalition menée par Donald Tusk a réussi à convaincre une majorité de Polonais – principalement des femmes et des jeunes – la dernière campagne électorale a connu une très grande violence. Comme dans les autres pays européens, les fractures de la société sont nombreuses et les valeurs des différentes communautés sont antagonistes.
Le lendemain, mardi 12 décembre, Donald Tusk présentait son gouvernement et donnait son discours de politique générale devant le Parlement, affirmant la volonté de son gouvernement de soutenir l’Ukraine tout en n’oubliant pas les intérêts nationaux, un « en même temps » qui trouvera ses points d’achoppement. Donald Tusk, ancien président du Conseil européen – de 2014 à 2019 – donnera probablement des garanties à l’Union européenne – par leur vote, une majorité des Polonais ont choisi les valeurs de l’Union – et le triangle de Weimar pourra peut-être revenir sur le devant de la scène pour un rôle majeur dans la guerre en Ukraine.

Ce même mardi 12 décembre, les ennuis ont commencé avec l’acte d’un député d’extrême-droite, connu pour ses propos antisémites, membre de l’alliance politique de la Konfederacja (Confédération Liberté et Indépendance) vidant un extincteur sur une hanoukkia en plein parlement, juste après que Donald Tusk avait évoqué la lutte contre la xénophobie.
Les mêmes idées nauséabondes dans le monde entier.

Olaf Scholz conduit une coalition assez insolite, celle des « feux tricolores » – rouge pour les sociaux-démocrates, vert pour les écologistes et jaune pour les libéraux. À la sortie de la crise du coronavirus et au terme de seize années de gouvernement de l’union chrétienne-démocrate (CDU), mené par Angela Merkel, le gouvernement tripartite s’était donné comme ambition de conduire une politique progressiste sur les enjeux sociaux et environnementaux. Deux années plus tard, les sondages rendent compte d’une très grande déception des électeurs allemands, plus de 80% d’entre eux s’estimant peu ou pas du tout satisfaits de la gestion du gouvernement.
Lors du congrès annuel du parti social-démocrate (SPD) la semaine dernière, le chancelier est apparu confiant, déterminé et… souriant. Confiant car il a assuré que le gouvernement voterait le budget 2024 malgré l’arrêt de la Cour de Karlsruhe (Tribunal constitutionnel fédéral) invalidant partiellement l’utilisation du fonds pour le climat et la transformation de l’économie. Sur les 17 milliards de ce fonds, seuls 5 ont pu être conservés. Mercredi dernier, le budget a été voté in extremis et Olaf Scholz assure que les objectifs seront remplis même avec moins de moyens. Les compromis sont particulièrement douloureux pour les écologistes qui doivent renoncer à plusieurs mesures relatives aux aides au photovoltaïque et à la prime à l’achat de véhicules électriques. Ces derniers mois, les crispations au sein de la coalition s’étalaient au grand public et, par ce vote, la crise politique entre les trois partis, en se montrant unis, s’est éloignée pour un temps.
Si la règlementation européenne s’impose aux politiques nationales, l’exemple de l’Allemagne, première puissance économique de l’Union, montre que l’inverse est vraie. Notre voisin d’outre-Rhin fait partie de l’ensemble des pays « frugaux », partisans d’une stricte orthodoxie en matière de finances publiques. Si l’Allemagne est contrainte sur ses ambitions au niveau national, dans un contexte de révision à la baisse des prévisions de croissance, on ne pouvait que craindre qu’elle s’impliquât moins dans le soutien financier à l’Ukraine. Anticipant que « Cette guerre ne prendra probablement pas fin rapidement », le Chancelier a affirmé que, en cas de désengagement d’alliés occidentaux, Berlin devait envisager d’accroître son effort.
Les Vingt-Sept s’inquiètent néanmoins des coupes budgétaires et du phénomène de récession de l’Allemagne car ils auront des conséquences sur l’investissement germanique dans les politiques européennes de lutte contre le changement climatique et de la transition numérique.

Victor Orbán a la réputation, parmi ses partenaires européens, d’adopter systématiquement un comportement de transaction. En mettant de côté le langage diplomatique, on pourrait parler de comportement de marchand de tapis.
Pour rappel, la règlementation européenne impose l’unanimité pour le vote de grandes décisions.
Avant le sommet des chefs d’État européens, les rumeurs allaient bon train. Le Premier ministre hongrois s’opposerait à la fois à l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’Union et bloquerait tout nouveau soutien financier, nécessaire à notre voisin pour lutter contre l’invasion russe. Certains commentateurs français pensaient que s’il avait à choisir entre l’un et l’autre, il voterait pour l’aide financière car il serait impensable pour lui et son grand ami moscovite d’avoir à leurs frontières un pays membre d’une Union dont ils rejettent toutes les valeurs. Cela ne paraît pas logique quand on sait qu’une ouverture à l’adhésion, avec ses contraintes et ses exigences, peut prendre des années alors qu’une manne financière accordée, à court et moyen terme, sur quatre années, à l’Ukraine a des répercussions plus immédiates.
Face à l’affaiblissement des soutiens à Kiev, Wolodymyr Zelensky était en tournée cette semaine. Lors de l’investiture de Javier Milei, il y a quelques jours, Wolodymyr Zelensky a rencontré « fortuitement » le Hongrois, une vidéo montrant un Président ukrainien en position de demande. Quelques jours plus tard, il était reçu, à Oslo, par Jonas Gahr Støre, Premier ministre norvégien et rencontrait les dirigeants suédois, danois, finlandais et islandais.

Je lui ai demandé de me donner une raison [note : de bloquer l’adhésion de l’Ukraine à l’UE], pas trois, cinq ou dix, mais une raison. J’attends toujours la réponse.
Wolodymyr Zelensky – Rencontre avec les 5 pays nordiques, à Oslo – 13 décembre 2023

Jeudi, dans l’après-midi, alors que les spécialistes des questions européennes s’attendaient à patienter jusqu’à la fin du sommet pour une issue au dossier ukrainien, l’annonce d’un vote en faveur d’une ouverture des négociations à l’adhésion était faite. Non, Victor Orbán n’a pas voté en faveur de cette question mais s’est dérobé en quittant la salle. Petite astuce de nos institutions. On ne pouvait imaginer qu’il ferait de même pour la question du soutien financier, sachant qu’il avait déjà obtenu avant le sommet le déblocage d’une dizaine de milliards d’euros (marchand de tapis, on vous le disait), « petit » geste qui l’a vraisemblablement ému… Malgré son abstention, le Hongrois ne pouvait pas se faire discret et a tenu à préciser – au cas où nous n’aurions pas compris – devant les caméras qu’il s’opposait à l’adhésion de l’Ukraine. Il ne faut pas non plus contrarier le Président russe.
Pour l’anecdote, si la Hongrie devait postuler à son intégration à l’Union européenne aujourd’hui, elle ne remplirait aucun des critères exigés.

Pendant ce temps, des millions de Russes sont sommés de remettre leur passeport aux autorités alors que leur Président affirme que les volontaires, dans un élan patriotique, se précipitent pour s’engager. Cherchez l’erreur.
Pendant ce temps, la Norvège a annoncé verser plus de 250 millions d’euros à l’Ukraine.
Pendant ce temps, l’extrême-droite française est créditée de 37% des intentions de vote aux prochaines élections européennes.
Dans un excellent article, la journaliste, Sylvie Kauffmann met en garde l’Europe si des mesures, même si elles ne sont pas orthodoxes, ne sont pas prises rapidement : « Parmi les scénarios alternatifs fiévreusement échafaudés pour éviter d’envoyer un message de renoncement du projet européen figurent celui d’une initiative des trois leaders des pays du triangle de Weimar (France, Allemagne, Pologne), plus fort grâce au retour de Donald Tusk, et celui de mécanismes adoptés à vingt-six pour isoler la Hongrie. Aucun n’est orthodoxe. Mais l’heure n’est plus à l’orthodoxie. » Elle rappelle que les trois dirigeants – Mark Rutte, Olaf Scholz, Donald Tusk – qui ont appelé à un sursaut de l’Europe sont aussi ceux qui sont ou ont été en difficulté face à l’extrême-droite. À bon entendeur…

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