Cette semaine, un réalisateur à la longue carrière, Wim Wenders, dont la dernière fiction vient de sortir dans nos salles obscures. Il est des films qui ne rentrent pas dans la case modèle avec les fameuses règles qui amèneront au succès, ces règles qui ressemblent à des recettes de cuisine et qui aboutissent, au grand bonheur souvent de la plupart des spectateurs, à des films vus et revus. Ce film, et l’on ne s’étonne pas, n’en fait pas partie, ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir une reconnaissance au dernier festival de Cannes. Impressions…
Crédit photo : Sipa/JP PARIENTE

Perfect Days

Réalisation : Wim Wenders
Scénario : Wim Wenders, Takuma Takasaki
Montage : Toni Froschhammer
Photographie : Franz Lustig
Son : Matthias Lempert
Musique : The Animals, Patti Smith, Lou Reed, Sachiko Kanenobu, Nina Simone, etc.
Genre : drame – 2023

Comme Louis Malle, le cinéaste allemand ne se consacre pas à la seule fiction et a réalisé aussi des documentaires. Entre ses deux films qui ont eu le plus de succès dans le monde entier – Paris, Texas (1984) et Les ailes du désir (1987) – est sorti Tokyo-Ga (1985) en hommage au réalisateur japonais Yasujirō Ozu. Ce documentaire a été tourné quelques mois avant le célèbre Paris, Texas.
Retour au Japon.
Présenté lors de la compétition officielle du dernier festival de Cannes, Perfect Days reçoit le prix du jury œcuménique, et son acteur principal, Kōji Yakusho, au charme fou, le prix d’interprétation masculine.
J’ai souvent pensé que, selon l’humeur ou l’état d’esprit du spectateur au moment où il visionne un film, il pouvait en avoir une appréciation très subjective. Parce que le long-métrage se déroule à Tokyo, ceux qui connaissent la ville peuvent se laisser porter par la plongée que propose Wim Wenders dans la mégapole. Contrairement à trop de films, il y a bien une écriture, un scénario, avec des répétitions au fur et à mesure resserrées, nécessaires pour souligner l’effet boucle. De Perfect Days, restent une atmosphère, une musique vintage, une lumière, un clair-obscur. Et une attention portée à ce qui est autour de nous (« ima wa ima » , maintenant, c’est maintenant, « kondo wa kondo« , la prochaine fois, c’est la prochaine fois).
Hirayama est employé par la ville de Tokyo pour nettoyer des toilettes publiques. L’homme est taiseux, il ne parle que s’il est sollicité. Il n’est pas taciturne, à aucun moment il ne semble triste ou désespéré malgré la tâche ingrate qu’il accomplit minutieusement, malgré l’invisibilité que lui inflige le métier. Ses journées se ressemblent toutes, à la minute près, comme s’il lui était nécessaire d’installer une routine. Son heure de lever, son futon plié, son brossage des dents, le soin apporté à ses pousses d’arbre tels des bonsaïs, les clés, les pièces de monnaie, et surtout son vieil appareil de photographie, objets parfaitement alignés sur une petite étagère, qu’il saisit avant de sortir de sa toute petite maison. Dans sa camionnette, il installe sa canette de café retirée d’un distributeur installé à sa porte, et le voilà sur la route au son des standards de rock des années 60 et 70.
Tout est parfaitement huilé jusqu’à ce que quelques grains de sable viennent gripper la vie tranquille, réglée, chronométrée de cet homme dont on ne sait rien et dont on ne saura pas pourquoi il a choisi cette vie, car il l’a choisie. Ses jours de liberté, il en profite pour acheter chez une bouquiniste des livres d’occasion qu’il empile dans sa pièce à vivre, méthodiquement, à côté de sa collection de cassettes et de son magnétophone. Chaque soir, au coucher, à la lueur faible d’une lampe, allongé sur son futon dans une position inconfortable, il se plonge dans un roman ou un essai. Ses nuits sont peuplées de pages de romans, des lumières tamisées par le feuillage d’arbres qu’il s’emploie à photographier à chacune de ses pauses-déjeuner.
Les grains de sable sont incarnés par trois personnages féminins. La petite copine de son jeune collègue inconséquent et puéril, qui craque pour le son imparfait des cassettes, qui l’amuse et le séduit par sa sensibilité. Il y a aussi sa nièce adolescente qui débarque chez lui à l’improviste et qui provoque la visite de sa sœur descendant d’une berline avec chauffeur. On comprend que l’homme a délibérément quitté un milieu familial très aisé mais on n’en saura pas plus car le réalisateur nous épargne toute explication psychologique. La rencontre est tendre et c’est la deuxième fissure qui l’empêche de dormir la nuit suivante. Enfin, il y a cette sublime femme qui tient un minuscule restaurant, dissimulé derrière une porte blindée, et qui semble apprécier particulièrement la compagnie de ce client, certes peu volubile mais respectueux, une préférence que les autres clients ne manquent pas de moquer.

Chaque fois que, dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse ; après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire.
Junichirō Tanizaki – Éloge de l’ombre – 1933

Junichirō Tanizaki
Éditions Verdier
Traduit du japonais par René Sieffert

Le film peut ramener à l’essai Éloge de l’ombre de Junichirō Tanizaki sur la différence entre le sens des esthétiques japonaise et occidentale. Détrompez-vous, rien à voir avec le passage sur les lieux d’aisance – juste un clin d’œil – mais plutôt avec la rencontre de Hiroyama et de l’ex-mari de la sublime femme, qui s’interrogent sur le chevauchement des ombres : est-ce que l’ombre devient alors plus dense, plus sombre ? Si les toilettes modernes grâce au perfectionnisme de Hiroyama sont rutilantes, l’intérieur de son habitation ne laisse pas rentrer la lumière, comme dans les temples, ou les logements traditionnels japonais. Les objets qu’il utilise au quotidien sont d’une esthétique brute, usée, et pourtant raffinée, car loin du superflu, car proche de la simplicité. Dans une interview, Wim Wenders explique : « J’ai imaginé un homme qui avait un passé privilégié et riche et qui avait sombré profondément. Et qui a eu une révélation un jour, alors que sa vie était au plus bas, en regardant le reflet des feuilles créé par le soleil qui éclairait miraculeusement l’enfer dans lequel il se réveillait. La langue japonaise a un nom particulier pour ces apparitions fugitives qui surgissent parfois de nulle part : « komorebi » : la danse des feuilles dans le vent, qui tombent comme un jeu d’ombres sur un mur devant vous, créé par une source de lumière dans l’univers, le soleil. »

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ce film a été visionné au cinéma Le Louxor, à Paris

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