Par les temps qui courent – En Espagne

Il est important de porter notre regard sur nos voisins et alliés européens même quand ils ont décidé de nous quitter. Même et surtout quand l’Union européenne, avec ses défauts, ses lourdeurs, ses contraintes, est le bouc émissaire de nos hommes et femmes politiques à chaque fois que cela les arrange. C’est d’autant plus commode que presque personne ne connaît le fonctionnement de nos institutions. C’est tellement facile car presque personne ne suit l’actualité politique, économique, sociétale de nos voisins. Et quand nous le faisons, nous nous contentons de quelques articles de journaux, ou pire, de reportages inévitablement réducteurs dans les actualités télévisées.
Dans un précédent billet, je citais l’Espagne comme un pays dont des concitoyens ont décidé de tenir tête au fascisme rampant. Ne soyons pas naïfs, c’est une partie du pays.
L’Espagne est entrée dans l’Union européenne en 1986, près de 30 années après la création de la CEE. Actuellement, elle préside pour la cinquième fois le Conseil de l’Union européenne jusqu’à la fin de l’année. Elle vit parallèlement une nouvelle crise politique dans l’attente d’un éventuel – peu probable – changement de gouvernement. Les thèses de l’extrême-droite sont de plus en plus populaires alors qu’un gouvernement socialiste, en place, a depuis des années mis en œuvre des politiques progressistes, entre autres sociétales, notamment sur les violences faites aux femmes. Je vous propose de faire un tour dans le Sud pour voir ce qu’il s’y passe.

L’Espagne a vécu la dernière guerre mondiale quasiment retranchée derrière les Pyrénées. La dictature de Franco a isolé le pays du reste du continent et du monde. De la guerre civile en 1936 jusqu’à la mort du Caudillo en 1975, l’organisation politique était basée sur un “national-catholicisme” avec des liens étroits entre l’Église et l’État, le prêtre faisant figure de héros national pendant la guerre mondiale. Le 25 février 1939, le gouvernement Daladier signe des accords pour reconnaître la légitimité du gouvernement de Franco, qui marque ainsi la mort de la République espagnole. Pendant la seconde guerre mondiale, le pays n’est pas isolé sur le plan politique, son statut juridique est soit neutre soit non-belligérant, et le gouvernement de Franco poursuit les échanges commerciaux avec les forces de l’Axe – Berlin, Rome et Tokyo – tandis qu’il continue de renseigner les sous-marins et les services secrets allemands. Les prisonniers, les tortures, les assassinats commis sous une dictature de quarante années sont impossibles à dénombrer.
S’il y eut, après-guerre, une tentative des républicains exilés de renverser le pouvoir, le despote, en tirant parti de l’assassinat de milliers de prêtres et en utilisant la terreur, a réussi à installer son régime, soutenu alors par certaines classes sociales : les grands propriétaires terriens, la haute bourgeoisie industrielle et financière et une partie de la classe moyenne traditionaliste. Au début des années 50, pour de pures raisons économiques – le pays a pâti de son autarcie et l’État est en situation de faillite – elle se rapproche des États-Unis et bénéficie des aides du plan Marshall.
En 1969, le despote désigne Juan Carlos comme son successeur au pouvoir, à sa mort. Il résidait déjà en Espagne depuis 1948, rappelé, tout jeune enfant, pour suivre une éducation militaire stricte. C’est lui qui, à la mort de Franco en 1975, est chargé de mener à bien la transition du franquisme à la démocratie. D’aucuns dont l’ancien premier ministre socialiste Felipe Gonzalez (1982-1996) auront des propos acerbes sur son rôle : “Il avait tout le pouvoir et il a décidé de ne pas l’exercer”.
Depuis lors, les gouvernements de droite et de gauche se sont succédé. Il est intéressant de se pencher sur l’origine du Parti Populaire – ce qui peut expliquer peut-être la tentation actuelle de s’allier avec l’extrême-droite. Pour réussir la transition démocratique, le roi Juan Carlos fait appel à Adolfo Suárez, secrétaire général du Mouvement national, appareil d’État de l’Espagne franquiste. Celui-ci réunit au sein de l’Union du Centre Démocratique, une formation de centre-droit, des libéraux et des franquistes “modérés” issus pour certains de la Phalange espagnole. Une opposition se crée alors, l’Alliance populaire, rejointe par les plus conservateurs – extrémistes oserais-je écrire – qui forment avec d’autres partis, en 1989, le désormais Parti Populaire (PP).
Aujourd’hui, et depuis 5 années, c’est un gouvernement socialiste qui préside le pays. Et cette année 2023 est une année riche en événements et rebondissements politiques.

L’Espagne préside le Conseil de l’Union européenne tout en vivant une actualité politique singulière. Fin mai, les élections locales (municipales et régionales) ont eu lieu. Le Parti Socialiste Ouvrier Européen (PSOE) y a connu une cuisante défaite. Sur 12 régions en jeu, le PSOE qui était à la tête de 10, s’en est fait ravir 6. En réaction à cette déroute électorale, Pedro Sánchez, chef du gouvernement socialiste, a donc décidé d’avancer les élections générales (législatives) afin de couper l’élan de ses adversaires (Parti Populaire et Vox, parti d’extrême-droite) et de ne pas leur donner le temps de se coordonner ou d’établir un programme.
Tout à leurs victoires du mois de mai, la droite et son allié extrémiste s’imaginaient ravir le pouvoir à la gauche. Les sondages donnaient également le Parti Populaire et Vox, unis, largement gagnants aux élections du 23 juillet. Les résultats furent surprenants tant pour les électeurs que pour les commentateurs de la vie politique nationale et internationale. Si le Parti Populaire est arrivé en tête, en revanche, le PSOE a bien résisté tandis que le putatif allié du parti de droite, Vox, connaissait un revers malgré l’immense confiance de ses dirigeants. Peut-être cet excès de confiance a eu un effet contraire en démobilisant un électorat de droite et d’extrême-droite mais surtout en fédérant les Espagnols, électeurs de gauche mais aussi du Parti populaire, effrayés à l’idée que l’extrême-droite se mêle des affaires nationales. Car la collaboration des deux partis était inévitable. Après les élections locales, certaines municipalités de droite obligées de composer avec l’extrême droite pratiquent des coupes budgétaires sensibles dans des politiques économiques, sociales, sociétales et culturelles et le parti Vox est un allié encombrant pour un parti de droite qui se présente comme modéré et souhaite revenir au pouvoir.
Les 26 et 27 septembre – la semaine prochaine – aura lieu la demande d’investiture d’Alberto Nuñez Feijoo, chef du Parti Populaire. Il a été désigné par le roi Felipe VI car son parti a recueilli le plus de votes. Concrètement, au 1er tour, pour pouvoir constituer un gouvernement, le parti candidat doit obtenir la majorité absolue. S’il ne fait aucun doute que le Parti populaire peut compter sur les voix de Vox lors de cette investiture, les comptes ne sont pas bons. Le 29 septembre, un deuxième vote est prévu et la majorité relative est suffisante. Cependant, il faudra composer un gouvernement. Dans les coulisses, les discussions vont bon train.

Le Diable s’habille à droite comme à gauche. Sur la droite, le Parti populaire et Vox, son allié d’extrême-droite. Sur la gauche, le PSOE et Sumar et, comme des satellites, les partis indépendantistes ou autonomistes.
Selon la presse espagnole, s’il y des tractations à gauche (PSOE et Sumar) avec les autonomistes et les indépendantistes, un éventuel accord avec Junts est un sujet brûlant. Le gouvernement continue de se montrer discret car la proximité avec les indépendants catalans est l’une des raisons du rejet de la gauche par ses propres électeurs. Personne au sein du PSOE ne veut prononcer le mot “amnistie” pour ne pas porter préjudice aux négociations et les anéantir. Même la droite a approché des petits partis autonomistes comme le Parti nationaliste basque (PNV). Les deux partis majoritaires ont chacun leurs boulets aux pieds. La condition première de Junts, parti indépendantiste catalan, est de garantir l’amnistie à toutes celles et ceux ayant participé à l’organisation d’un référendum illégal sur l’indépendance de la Catalogne.
Dans une tentative désespérée, à la fin du mois d’août, le Parti Populaire a même proposé au Parti socialiste de l’appuyer pour gouverner pendant une période de deux années à l’issue de laquelle auraient lieu d’autres élections. Comme le résume la porte-parole du PSOE : “On nous propose un pacte avec Vox pour démanteler le Sanchisme sur deux ans”.
Pour les Espagnols de gauche, il y a dilemme car beaucoup d’entre eux ne souhaitent pas l’indépendance catalane ou l’autonomie basque. Ils n’ont pas oublié les attentats, et rejettent aussi la condescendance ou le sentiment de supériorité d’une partie des catalans.
Bref, la probabilité est forte que la droite ait une majorité relative supérieure à la gauche au second tour de l’investiture, le 29 septembre. Cependant, des voix manqueront, celles des indépendantistes, bêtes noires de la droite, et la Constitution espagnole laisse deux mois pour la formation d’un gouvernement qui risque d’échouer et d’aboutir à une nouvelle convocation pour des élections générales, le 14 janvier prochain. Nous suivrons avec attention les prochains épisodes de cette saison 1.

L’Espagne est censée présider le Conseil de l’Union européenne et avait affiché le 1er juillet ses ambitions à travers 4 chantiers prioritaires :

– réindustrialiser l’UE et garantir son autonomie stratégique ouverte
– faire progresser la transition écologique et l’adaptation environnementale
– promouvoir une plus grande justice sociale et économique
– renforcer l’unité européenne

Présent à la 78ème Assemblée générale de l’ONU, grand-messe diplomatique annuelle, à New-York, le premier ministre Pedro Sánchez, convaincu de la future défaite à une investiture d’Alberto Nuñez Feijoo, y déroule le programme de son gouvernement en insistant particulièrement sur 2 grandes lignes de son programme : l’accélération de la transition écologique et numérique et la lutte contre le chômage structurel. Comme lors d’une campagne électorale, il souligne que, dans un contexte de crise économique qui touche toute l’Europe, l’Espagne – comme la Belgique – connaît actuellement le taux d’inflation le plus bas. Son discours, axé principalement sur les aspects économiques avec de grandes ambitions, n’oublie pas l’une des lignes majeures de ce gouvernement, celle de l’égalité entre les hommes et les femmes. Les ambitions du pays sont grandes et pour s’extraire de cet isolement ibérique, il se tourne vers le Portugal et son premier ministre socialiste, Antonio Costa, pour mettre en œuvre des politiques énergétiques, environnementales majeures mais aussi des coopérations dans les domaines de l’éducation, des infrastructures et…de la culture.
Pendant ce temps, en Italie, l’extrême-droite au pouvoir est confrontée à la réalité politique et se trouve obligée d’abandonner ce pourquoi elle a convaincu des électeurs en colère. Pendant ce temps, l’extrême-droite française, installée bien au chaud dans des fauteuils de la représentation nationale, lâche celle qui se tourne vers l’Europe et se rapproche du plus extrême des politiques italiens, toujours persuadés que leur programme anti-européen attirera les Français.

De l’extrême-droite européenne, je parlerai souvent car à l’instar du titre d’un article de Kenan Malik, dans The Guardian, je pense que “l’extrême droite n’a pas besoin de gagner des élections pour diffuser ses idées néfastes”. Notre tour d’Europe commence par l’Espagne car j’y devine une résistance salutaire tout en reconnaissant qu’il y demeure une nostalgie latente du franquisme dont les thématiques sont portées par Vox sans être reniées par une grande partie du Parti populaire. Le défi de notre voisin européen sera de déjouer la politique de la haine, du rejet de la différence, de la destruction de nos démocraties tout en combattant le pouvoir de nuisance des groupuscules autonomistes ou indépendantistes.

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