Dans le cadre de ses cycles, le cinéma Le Louxor nous offre la possibilité de revoir ou de découvrir six films emblématiques de la carrière de Louis Malle. De la biographie du cinéaste, je n’avais rien retenu. Je savais juste qu’il avait été un des rares réalisateurs français à avoir tourné avec un succès certain aux États-Unis. Il est le fils d’une famille d’industriels. Après des études de sciences politiques, il intègre l’HIDEC. Il y est contacté par Jacques-Yves Cousteau qui lui propose de l’accompagner pendant 3 années sur le tournage du documentaire Le Monde du silence. Cette première longue expérience lui vaudra d’obtenir, à 24 ans, la Palme d’or ainsi que l’Oscar du meilleur film documentaire. En plein essor de la Nouvelle Vague, son cinéma a des caractéristiques de ce mouvement du cinéma français mais il est régulièrement éreinté par les critiques (Les cahiers du cinéma) et ne s’embarrasse pas non plus de remettre en question les conséquences de la nouvelle vague sur le futur du cinéma. Il précise qu’avant Ascenseur pour l’échafaud, des réalisateurs comme Roger Vadim ou Alexandre Astruc ont déjà amorcé la Nouvelle Vague sur le plan esthétique bien avant des réalisateurs comme François Truffaut ou Claude Chabrol qui, eux, ont inscrit ce mouvement du cinéma français dans un nouvel ordre économique, le financement ne venant plus du monde du cinéma. Il s’inquiète alors de la multiplicité de premiers films « abominables, laids, vulgaires » qui risquent de lasser le public.

Le feu follet

Jeanne Moreau et Maurice Ronet
Jeanne Moreau et Maurice Ronet

Prix spécial du jury – La Mostra de Venise
Réalisation : Louis Malle
Scénario : Louis Malle, d’après le roman homonyme de Pierre Drieu la Rochelle
Décors : Bernard Evein
Photographie : Ghislain Cloquet
Son : Guy Villette
Montage : Suzanne Baron
Musique : Erik Satie
Genre : drame – 1963

Lorsque Louis Malle s’empare du roman de Pierre Drieu de la Rochelle, il a déjà à son actif des réalisations qui ont obtenu un grand succès (Les amants, Ascenseur pour l’échafaud ou bien encore Zazie dans le métro). Le film répond à une crise profonde que le réalisateur traverse. À 30 ans, il a obtenu des prix prestigieux, le public et presque toute la critique l’acclament. Il sent qu’il doit devenir adulte, appartenir à l’establishment et cela le terrifie. Louis Malle aurait tourné ce film à un moment de sa vie où l’idée de mettre fin à ses jours le tourmente. Ce film est comme une projection de ses angoisses.
Cependant, il ne s’identifie pas au personnage qu’il qualifie de faible, d’écrivain raté entretenu par les femmes, de personnage veule. « Ce film a été très important pour moi car il m’a débarrassé de tout ce qui était noir de moi, de très noir ». Il souligne également les dernières phrases « Je me tue car vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés », et il explique que, jusqu’à ses 30 ans, il est comme ce personnage, non pas faible, plutôt agressif et égocentrique, mais aussi incapable d’aimer, concentré sur son travail.
Lorsqu’il a l’idée de cette réalisation, Louis Malle pense qu’il serait préférable de ne pas engager un acteur pour le rôle principal (« mon influence bressonienne », dit-il) mais les essais ne sont pas concluants. Il avoue que jusqu’à la première projection du film pour la sélection à la Mostra de Venise, il n’est toujours pas satisfait du jeu de Maurice Ronet, qu’il aurait selon lui malmené sur le plateau. Il aurait voulu jouer le rôle mais il n’a pas osé tout en admettant, en définitive, que le choix de Maurice Ronet est le bon choix.
« Je sais que je te laisse avec ton pire ennemi, toi-même ». Le ton est donné par l’amante américaine du principal protagoniste lorsqu’ils se quittent après une nuit passée ensemble.
Alain Leroy est un dandy cosmopolite aux prises avec l’enfer de l’alcool (dans le roman il s’agit de drogues), promenant sa douleur après sa cure de désintoxication dans les rues de Paris. Épargné de toutes contraintes avec la réalité, il s’est marié avec une riche américaine dont on ne verra que des photos dans la chambre. Nous n’avons aucune idée, aucun indice de ce que cet homme, hormis des journées et des nuits alcoolisées, a bien pu accomplir dans sa vie.
Terré dans un établissement médical, le médecin l’oblige à renouer avec l’extérieur avec tous les risques que cela comporte. Alors, il retourne sur les lieux du crime et reprend contact avec ses anciens amis de débauche.
Une première rencontre avec l’un d’entre eux, installé dans une vie de famille, donne lieu à cet échange qui dévoile la raison principale de son mal-être :« Toi, tu tournes le dos, tu refuses l’âge adulte, tu restes enfoncé dans ton adolescence – J’ai horreur de la médiocrité – Depuis 10 ans tu vis dans une médiocrité dorée – Je ne veux pas vieillir – Tu regrettes ta jeunesse comme si tu l’avais bien remplie ».
Les rencontres s’enchaînent. Les dîners avec ses amis de sa vie d’avant qui évoluent dans des milieux très bourgeois sont les moments qui l’isolent définitivement. Ce que dira Louis Malle : « Même dans les dîners mondains, c’est sa solitude qui est frappante ».
Seule, son amie galeriste, incarnée par Jeanne Moreau, a une clairvoyance sur leur passé, une compréhension pour celui qui chute, en tout cas elle ne le juge pas. Tous ses amis de fêtes, d’amour ou embarqués dans la politique se sont rangés, pourtant certains ont remplacé une addiction par une autre et s’échappent qui dans l’ésotérisme, qui dans la drogue pour affronter leur vie d’adulte ou l’esquiver.
La scène la plus bouleversante du film se déroule à la terrasse d’un café germanopratin. En l’espace d’un après-midi, après une rencontre d’incompréhension avec deux anciennes connaissances acquises à la cause de l’OAS, il replonge. Et la caméra suit son regard sur les personnes assises au café de Flore, sur celles insouciantes passant sur les trottoirs, comme s’il appartenait à un monde parallèle. On se retrouve dans la tête du futur condamné, on observe le genre humain auquel il ne veut plus appartenir, le genre humain qui, par sa médiocrité, l’a rendu alcoolique. L’effet produit par la caméra nous fait tanguer, nous rend ivre comme Alain Leroy. Les notes de piano entêtantes d’Erik Satie accentuent cet effet. Louis Malle avait commencé à tourner ce film en couleurs mais il s’était rendu compte que le « noir et blanc » se prêtait mieux à l’atmosphère du roman.
Dans sa chambre, il pense : « Ma vie, elle ne va pas assez vite en moi, alors je l’accélère. – Demain, je me tue ».
À son amie galeriste qui vient de lui annoncer qu’une des leurs s’est tuée et qui lui propose de le loger, il dit :  « Merci, je pars, je suis venu te dire au revoir ». Elle lui rétorque : « Toi aussi » ?
Tournant en rond dans sa chambre à regarder des photos, à découper des faits divers dans les journaux, on remarque une date tracée au feutre sur le miroir, le 23 juillet. La date est fixée.
S’attache-t-on à ce personnage ? François Truffaut, dans une critique « roublarde », écrit, en 1964, que Louis Malle a réussi jusqu’ici son meilleur film. Il explique : « Le seul reproche important que je désire formuler à l’égard du Feu follet, c’est que le personnage principal est touchant depuis le départ au lieu de le devenir en cours de route. Dans À bout de souffle, et généralement dans tous les films de Jean-Luc Godard, l’émotion est à la fois plus forte et plus pure car obtenue malgré quelque chose. Si Ronet avait été, de temps en temps, agressif ou odieux, notre adhésion eût été plus totale et le film, au lieu d’être simplement émouvant, serait réellement déchirant ». Petite pique d’une partie de la Nouvelle vague qui ne considère pas le cinéaste comme l’un des leurs.
Dans une interview en 1994, Louis Malle affirme que Le feu follet est le seul film de cette époque dont il est satisfait, qu’il ne tournerait pas différemment.

Au revoir les enfants

Lion d’or – La Mostra de Venise 1987
Réalisation et scénario: Louis Malle
Photographie : Renato Berta
Décors : Willy Holt
Photographie : Renato Berta
Son : Jean-Claude Laureux
Montage : Emmanuelle Castro
Musique : Camille Saint-Saëns et Franz Schubert
Genre : drame, guerre – 1987

Affiche de Au revoir les enfants
Affiche de Au revoir les enfants

Ce film marque le retour de Louis Malle en France après son exil américain de neuf années. 
Il revient avec une filmographie outre-atlantique qui a connu des succès plus qu’honorables. C’est le seul réalisateur français à avoir véritablement fait une carrière américaine.
On ne peut pas parler de ce film sans faire référence à sa précédente réalisation, Lacombe Lucien. Les critiques de ce film, tourné en 1974, l’ont meurtri ; c’est une des raisons de son exil professionnel. La France, de droite comme de gauche, n’est pas encore prête à affronter son passé collaborationniste.
Selon certaines sources, Au revoir les enfants est basé sur l’expérience que Louis Malle aurait connu dans un pensionnat pendant la seconde guerre mondiale avec le remords de ne pas avoir prêté plus d’attention à un camarade juif caché sous un faux nom. Selon d’autres, le film emprunte des éléments de la vie de Gilles Jacob (ancien délégué du festival de Cannes).
Un film peut avoir de bonnes intentions et un sujet fort et délicat mais cela n’en fait pas forcément un bon film. Si Louis Malle a voulu revenir sur ce qui aurait dû marquer et bouleverser les Français, le film s’attache surtout à ce jeune commis de cuisine, illettré peut-être, issu d’une classe sociale bien inférieure aux jeunes pensionnaires, fils de bonnes familles, et qui choisit la milice pour se venger d’une injustice causée par les jeunes pensionnaires.
On devine que cette réalisation est plutôt une réponse aux critiques toujours d’actualité sur le film Lacombe Lucien, critiques que l’on imagine hanter encore le cinéaste. À l’époque, on lui reproche entre autres de ne pas faire cas du passé de résistants des Français mais aussi d’avoir vécu cette guerre dans une opulence qui ne le rend pas légitime pour aborder le sujet.
Louis Malle a voulu traiter de beaucoup de sujets de la guerre, ce qui contribue à atténuer l’idée principale du scénario : le drame des juifs pourchassés, cachés mais aussi dénoncés pendant la seconde guerre mondiale.
Parmi les scènes fortes, il y a celle du restaurant où ce vieux monsieur juif repéré par la milice est prié de les accompagner sous le regard indifférent de la mère d’un des jeunes adolescents, cette femme qui s’inquiète plus des conséquences des restrictions de la guerre sur le contenu de son assiette.
Le film n’est pas concentré sur les Allemands mais bien sur la société française, comment elle a pu trahir des idéaux.
On retiendra aussi la scène du prêtre, protecteur des enfants juifs, qui, lors de son sermon, dénonce l’arrogance et l’égoïsme des riches dont certains, ulcérés, quittent la chapelle.
Il y a beaucoup (trop ?) de thèmes que le cinéaste a voulu aborder : la complicité de la bonne bourgeoisie comme du simple pauvre gars déclassé, celle de l’église (la religieuse de l’infirmerie qui dénonce le jeune juif), la milice, bref celle d’une grande partie des Français, quel que soit leur statut dans la société.
Les Cahiers du cinéma, sans surprise, ont assassiné ce film : «…ce n’est pas seulement l’histoire qui est datée (1944, l’Occupation, un collège catholique près de Fontainebleau…), mais la forme même du film, qui le fait ressembler à ce qu’il pouvait y avoir de meilleur dans le cinéma français des années cinquante… ».
Non, l’histoire n’est pas datée, elle est d’actualité. Mais il reste l’impression d’un film d’un très bon élève qui y aura mis tout son talent, et qui empêché par tout ce qu’il a voulu répondre à ses détracteurs, a délaissé la forme, datée.

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces films ont été visionnés au cinéma Le Louxor, à Paris.

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