Petit tour d’Europe – Berlin et Bucarest

Leçon numéro 1 : NE PAS OBÉIR À L’AVANCE
Pour l’essentiel, le pouvoir autoritaire est librement consenti. Dans les temps comme ceux-ci, les individus anticipent sur ce que voudra un État plus répressif et s’offrent à lui sans qu’on leur demande rien. Un citoyen qui s’adapte ainsi montre au pouvoir ce qu’il peut faire.

Dans le dernier article Donald Trump, un vaccin au populisme, la question se posait d’anticiper une prise de pouvoir de la droite extrême, des mouvements populistes, dans nos pays de l’Union européenne, dans les démocraties imparfaites occidentales. Selon chaque pays, la contemplation sidérée des comportements et des décisions du golfeur de Floride et la guerre enclenchée par la Russie en Ukraine n’ont pas le même impact sur les citoyens européens et, par suite, sur leur vote.
On peut même penser que le soutien des sbires du président américain, Elon Musk en première ligne, a été contreproductif pour Alternative für Deutschland (AfD), parti d’extrême-droite, dirigée par Alice Weidel. Cependant, cela ne signifie pas que ses idées ne se propagent pas. Friedrich Merz, nouveau chancelier, avant même d’avoir commencé à diriger, affronte scepticisme et rejet… des électeurs de son propre parti, la CDU – l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne.
En Roumanie, l’extrême-droite a réalisé un score encore plus important que ce que les sondages prévoyaient. Les regards seront tournés vers Bucarest, dimanche 18 mai, pour le second tour des élections présidentielles.
Si les citoyens d’Allemagne – de France en juin dernier -, d’Espagne résistent encore face à la montée des idées nauséabondes de l’extrême-droite même quand celle-ci se déguise et prétend être respectable, le populisme peut s’appuyer aussi sur des partis dits de gouvernement parce que le pouvoir est addictif. Parce que certains – la majorité des citoyens ? – sont prêts à abandonner les principes fondateurs de l’Union européenne dont le respect des minorités, l’abolition de la peine de mort, la défense de l’état de droit pour se sentir « en sécurité ».

crédit photo : freepik

Pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le chancelier allemand n’a pas été élu par le Bundestag au premier tour. C’est un camouflet pour Friedrich Merz – ennemi juré d’Angela Merkel selon elle-même – qui a longtemps rêvé de la place du calife.
Toutes les critiques émises sur les politiques de sa prédécesseure, trop laxistes selon lui, se retournent dorénavant contre lui après des déclarations notamment sur une gestion moins orthodoxe des dépenses, un tabou outre-Rhin. La situation aux portes de l’Allemagne l’exige peut-être, l’attitude de la plus si nouvelle administration américaine, assurément.
Il a réussi à créer une GroKo (große Koalition – large coalition), signée le 5 mai, avec le SPD – Parti social-démocrate. Il l’avait promis, il était hors de question de tendre la main au diable, à savoir l’AfD.
Comme pour d’autres pays européens, c’est un moment important après l’échec de la coalition d’Olaf Scholz, dite des feux tricolores  – rouge pour les sociaux-démocrates, vert pour les écologistes et jaune pour les libéraux – qui a explosé à la fin de l’année dernière. Au sommet de l’État, les batailles internes ont laissé une piètre image. Il est fondamental que, dans cette situation de crises, Friedrich Merz, son propre parti, la CDU, et ses alliés du SPD arrivent à gouverner ensemble, sans fausses notes.
L’Allemagne, alors qu’elle voit l’attraction de ses partis politiques centristes se réduire sensiblement, en présente une coalition au risque d’accroître les votes pour l’AfD. Selon les commentateurs de la vie politique allemande, l’homme n’est pas celui de la situation, il est considéré plus retors et éhonté que pragmatique.
Les compromis – voire les compromissions – vont être nombreux. Ils ont déjà commencé avec une politique migratoire de fermeture des frontières, aux antipodes de ce qu’avait installé Angela Merkel, comme une main tendue au parti d’Alice Weidel (AfD).
Alors que c’est exactement le moment d’être audacieux. De tenir tête.

Actuellement, on peut voir dans les salles obscures françaises le film roumain Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé. Il semblerait qu’une partie des Roumains ait oublié à la fois le joug du « frère soviétique » et les années d’oppression, durant quinze ans, du couple Ceaușescu. Cette réalisation, sur un ton plus dramatique et émouvant que de comédie, met en scène quelques personnages résistants ou complices du régime les deux derniers jours avant l’arrestation du couple maudit, les 20 et 21 décembre 1989.

Bande-annonce du film Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé | 2025

Le 6 décembre dernier, le premier tour de scrutin des élections présidentielles a été annulé sur une décision de la Cour constitutionnelle de Roumanie pour des soupçons d’une opération d’ingérence russe. Le candidat Calin Georgescu, prorusse, arrivé en tête a été inculpé trois mois plus tard au titre de nombreuses infractions, dont « fausses déclarations » sur le financement de sa campagne ou « incitation à des actions anticonstitutionnelles ». Il a donc été empêché de se présenter aux nouvelles élections dont le premier tour a eu lieu dimanche dernier, le 4 mai.
C’est donc inquiets – ou gourmands selon les positions politiques – que les partenaires européens observent ces élections que l’on a tendance à analyser au prisme de notre histoire politique des pays européens de l’ouest. En 2004, l’élargissement de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale ne comprenait pas la Roumanie – ni la Bulgarie – qui a dû attendre trois années supplémentaires pour garantir à ses « nouveaux copains » que des critères comme le développement de l’État de droit et la lutte contre la corruption étaient respectés.
Dix-huit années plus tard, il semblerait que l’une des raisons du succès de l’extrême-droite, prorusse ou non, auprès des Roumains soit le fait, entre autres, de la lassitude des citoyens face à la corruption de sa classe politique. Viktor Orbán devrait se méfier car c’est ce que lui reprochent aussi les Hongrois. Entre autres.
Après le prorusse Calin Georgescu, voici le candidat pro-Trump. Le score au premier tour de George Simion, qui porte une casquette rouge MAGA, est de 40,96 %. C’est presque le double de celui du maire de Bucarest Nicușor Dan, qui arrive en deuxième position. Nicușor Dan est un candidat indépendant qui revendique le soutien de partis pro-européens comme l’USR Union sauvez la Roumanie, ou Renouvelons le projet européen en Roumanie (REPER), le Parti Mouvement populaire (PMP), le Parti vert (PV) et la Force de droite (FD). Sera-t-il possible de faire le plein des voix ?
Les deux hommes s’affronteront lors d’un second tour, le 18 mai, qui laisse entrevoir l’arrivée d’un autre nationaliste perturbateur dans le cercle des dirigeants de l’Union européenne.
On parle ainsi de « melonisation » des esprits.

Pendant ce temps,…
… Aleksandar Vučić, président de la Serbie, pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne, et Robert Fico, premier ministre de la Slovaquie, membre de l’Union européenne, sont les invités provocants de Vladimir Poutine pour les célébrations des 80 ans de la victoire sur l’Allemagne nazie. Viktor Orbán, premier ministre hongrois en baisse de popularité dans son pays, n’a pas fait le déplacement jusqu’à Moscou, en contrepartie peut-être d’une compensation financière promise par la Commission européenne.
… le combat de petits coqs continue pour la direction du parti Les Républicains et l’émergence du candidat à la prochaine élection présidentielle.
… Marine Le Pen a piqué une colère lorsque seul le nom de son poulain, le petit Jordan, a été testé pour de prochaines présidentielles, sondage requis par la droite ultraconservatrice et nationaliste. Ce qui donne une idée de ce qui va se passer probablement en France, de nouvelles alliances entre les droites, avec un concours de celui qui portera le plus atteinte à l’état de droit. Rappelons-nous les propos du ministre de l’intérieur, lui aussi dans la course des coqs, : « l’État de droit, ça n’est pas intangible, ni sacré. […] C’est un ensemble de règles, une hiérarchie des normes, un contrôle juridictionnel, une séparation des pouvoirs, mais la source de l’État de droit, c’est la démocratie, c’est le peuple souverain ».
… la Russie mais également la Chine, les États-Unis, avec au pouvoir des dictateurs ou apprentis autocrates, ont une obsession : le modèle européen. C’est un ensemble de démocraties qui empêche la mise en œuvre de leurs idées funestes qui doit passer par la destruction de l’état de droit, la mise en place de mesures liberticides, de politiques de surveillance, d’affaiblissement de la liberté d’expression et de la reconnaissance des droits des minorités. Alors ils n’ont de cesse que de vouloir diviser et anéantir nos démocraties en trouvant des complices en interne, des hommes politiques, des collaborateurs.
Laissons le dernier mot à Timothy Snyder, historien américain, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et de l’Est et de la Shoah, et qui publie en France la traduction de son dernier ouvrage De la liberté.

Leçon numéro 20 : RESTER CALME QUAND SURVIENT L’IMPENSABLE
La tyrannie moderne, c’est la gestion de la terreur. En cas d’attaque terroriste, n’oubliez pas que les régimes autoritaires exploitent ces événements pour consolider leur pouvoir. La catastrophe soudaine qui exige la fin des contre-pouvoirs, la dissolution des partis d’opposition, la suspension de la liberté d’expression, le droit à un procès équitable, et ainsi de suite, est la plus ancienne des arnaques hitlériennes. Ne tombez pas dans le panneau.

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