Tous les hommes dont nous savons qu’au cours des siècles, ils ont abusé du pouvoir dans une mesure ouvertement criminelle, étaient corrompus bien avant de parvenir au pouvoir. Ce dont leurs aides avaient besoin pour devenir les complices de leurs activités criminelles, c’était de permissivité, de l’assurance qu’ils seraient au-dessus des lois.” (…)
La grande erreur a été de mal juger le caractère incorruptible des tribunaux et de la presse.
De l’Union européenne, seule la péninsule ibérique continue de résister, sur le plan national, à la droite conservatrice et à l’extrême-droite, à l’affût. Dans les régions et les provinces, c’est une autre histoire… Pourtant, depuis ses débuts de chef de gouvernement en 2018, après un discours resté dans les mémoires des Espagnols, le parcours politique de Pedro Sánchez a été semé d’embûches, de pièges et d’attaques personnelles. Alors que les élections législatives anticipées, en juillet 2024, avaient surpris les Français qui n’ont toujours pas compris – les idiots – le projet du grand stratège installé à l’Élysée, Pedro Sánchez avait fait de même l’année précédente, en 2023. Il avait ainsi pris de court, d’une part les commentateurs, d’autre part le Parti Populaire et son complice d’extrême-droite, Vox, en faisant le pari qu’ils n’auraient pas le temps de se concerter, de proposer un programme de politique générale, bref qu’ils perdraient malgré les excellents résultats obtenus quelques mois plus tôt lors des élections locales. La stratégie du chef de gouvernement espagnol, elle, avait payé même si des concessions contestées par certains de ses électeurs avaient été faites, car le PSOE et Sumar n’avaient pas atteint une majorité absolue.
Ces deux dernières années – à vrai dire depuis le début, en 2018 -, les attaques se sont multipliées, des rumeurs sur son épouse, mais aussi la révélation de corruption chez les plus proches du chef de gouvernement. Le Parti Populaire se prend à rêver d’un retour au pouvoir.
De prochaines élections générales auront lieu en 2027. Peut-être seront-elles anticipées ? À nouveau.
Les rumeurs, toujours…
L’année dernière, un feuilleton du type telenovela tenait en haleine nos voisins ibériques. La raison était à la fois politique et personnelle. Son épouse, Begoña Gómez, était – est toujours – soupçonnée d’user de son influence « d’épouse de » afin de mobiliser des partenaires pour un cours d’un master universitaire qu’elle dirigeait. L’Espagne, estomaquée, recevait par l’intermédiaire des réseaux sociaux une lettre de leur premier ministre leur annonçant son retrait de ses fonctions publiques pour quelques jours afin de réfléchir à son maintien ou non au pouvoir, alors qu’un tribunal de Madrid avait déclaré avoir ouvert une enquête préliminaire sur son épouse, Begoña Gómez, « pour le délit présumé de trafic d’influence et de corruption ».
On sait, depuis, le choix qu’il a fait, et que l’affaire avait été initiée par un groupe de pression, « Manos limpias » – Mains propres – proche de l’extrême-droite, que les Espagnols connaissent bien. Derrière ce syndicat auto-proclamé, le gouvernement socialiste et son allié Sumar soupçonnent l’implication de ses adversaires politiques de Vox et du Parti Populaire.
Tandis que le premier ministre espagnol affirmait qu’il était habitué à être traîné dans la boue, d’autres rumeurs sur son épouse circulaient, parmi lesquelles le fait qu’elle serait une femme transgenre – cela vous rappelle quelque chose ? – ou encore que sa belle-famille serait impliquée dans des affaires de drogue au Maroc, ou de prostitution. Manos limpias a reconnu entre-temps que peut-être ses allégations s’étaient basées sur des informations erronées diffusées par la presse. Fin de l’histoire ? Non. Une association ultra-conservatrice, HazteOír, a pris le relai.
Le pire dans ses attaques ne sont pas seulement qu’elles existent – les fausses informations ont depuis des siècles été utilisées pour mettre à terre des adversaires -, mais qu’elles viennent souvent – toujours ? – de pays qui s’immiscent dans nos affaires publiques. Quand on reprend les termes des adversaires adressés à Pedro Sánchez, on entend : « dictature », « projet totalitaire », « traître », « criminel », « menteur compulsif », “squatteur”, etc. Cela nous rappelle-t-il pas le type de vocabulaire utilisé par l’agent orangé russe, élu président outre-Atlantique, lorsqu’il parlait de Hillary Clinton, de Nancy Pelosi, de Kamala Harris, ou de Barack Obama, une espèce d’auto-portrait qui apparemment fonctionne avec les disciples du culte ? La haine et la pensée rudimentaire font bon ménage.
Les Espagnols, quelles que soient leurs convictions politiques, probablement lassés par les affaires de corruption, ne portent pas dans leur coeur les dirigeants politiques, non plus les journalistes. Ils sont, parmi les citoyens européens, ceux qui méprisent et se méfient le plus de leur classe politique. Il faut avoir vécu en Espagne pour savoir que les scandales ne font pas seulement la Une de la presse écrite mais que les procès – dont ceux de la famille royale – sont aussi retransmis à la télévision. Pour imprimer et marquer les esprits. Les électeurs pourraient avoir la mémoire qui flanche.
Pedro Sánchez, l’arroseur arrosé ?
En 2018, le leader et député du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) demandait le vote d’une motion de censure, et faisait tomber Mariano Rajoy, alors chef du gouvernement, sa cible du PP (Parti Populaire) en proie une nouvelle fois à des affaires de corruption concernant d’anciens membres du parti, une affaire de trop. Mariano Rajoy avait été – quelle infamie – le premier chef du gouvernement espagnol en exercice à témoigner dans un procès pénal.
Le discours de la motion est resté dans les mémoires.
« La corruption est une force corrosive et profondément nuisible pour toute nation. Elle érode la confiance de la société dans ses dirigeants et affaiblit par conséquent l’autorité de l’État. Mais elle s’attaque aussi à la racine même de la cohésion sociale. […]
La corruption sape la confiance dans l’État de droit lorsqu’elle est laissée à l’abandon ou lorsqu’il n’y a pas de réponse politique à la hauteur du préjudice causé. En fin de compte, la corruption détruit la confiance dans les institutions et, plus profondément, dans la politique elle-même, lorsqu’il n’y a pas de réaction décisive fondée sur une conduite exemplaire. »
Pedro Sánchez | Discours de la motion de censure, 31 mai 2018
Six ans plus tard, des soupçons de corruption s’abattaient sur de très proches de l’Eliot Ness madrilène. Les aficionados du chef du gouvernement, lassés des rumeurs que la droite conservatrice et l’extrême-droite font courir sur le leader du PSOE, ont pu penser que c’était une énième attaque infondée. Manifestement, non.
Les protagonistes ?
– Santos Cerdán, secrétaire à l’organisation du parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), bras droit du premier ministre,
– José Luis Ábalos, ancien ministre des Transports, prédécesseur de Santos Cerdán au poste de secrétaire à l’organisation du parti,
– Koldo García, ancien collaborateur de José Luis Ábalos.
Les pieds nickelés sont soupçonnés de corruption. Le premier a démissionné, en juin, après qu’un juge de la Cour suprême a trouvé des « preuves solides » de son implication possible dans l’obtention de pots-de-vin sur des contrats de construction publics. Son cas est lié au deux autres. En 2021 déjà, Pedro Sánchez avait congédié José Luis Ábalos de son gouvernment lorsqu’il s’était avéré que son conseiller, Koldo García – vous suivez ? – avait accepté des pots-de-vin pour faciliter l’obtention de contrats de masques pendant la crise des Covid. Les deux hommes ont nié tout acte répréhensible.
À ce jour, il n’est pas établi l’usage de ces pots-de-vin, à des fins personnelles, ou pour alimenter le parti.
Last but not least, dans un univers dominé par les hommes – même si Pedro Sánchez est l’anti-thèse de ses contemporains sur la question de l’égalité hommes-femmes -, des enregistrements compromettants de l’ancien ministre des transports et de son conseiller ont été dévoilés, où ils tenaient des propos ne faisant aucun doute sur leurs fréquentations de prostituées mais aussi dévoilaient les remarques grossières et méprisantes sur les femmes en général.
#fatigue
De prochaines élections générales – législatives – et municipales auront lieu en 2027. Le premier ministre n’arrive plus à réunir le nombre de voix nécessaire pour faire voter des lois, notamment le budget voté en 2023, et prolongé en 2024 et 2025. Si ce blocage n’affole pas pour l’instant les marchés, les investissement à moyen et long terme sont suspendus, ce qui pourrait se faire ressentir… après 2027.
Là encore, après un Congrès des député.es houleux, le 18 juin dernier, notamment avec l’un des alliés les plus solides, Sumar, et l’on suppose des ambitions en interne – en politique, les adversaires sont dans le camp opposé, et les ennemis aux dents longues dans son propre camp -, l’avenir politique de Pedro Sánchez est incertain. De beaux discours et une loi de lutte contre la corruption ne suffiront pas. Les partis qui n’ont pas été au pouvoir, à la gauche du PSOE, Podemos et Compromís à Valencia, ou l’extrême-droite, Vox, pourraient en profiter pour faire de beaux scores. C’est à ce moment-là qu’il faudra rappeler à l’électorat la calamiteuse gestion de la catastrophe des inondations de la Région de Valencia, 230 morts, alors que des coupes drastiques avaient entraîné la suppression de l’unité valencienne de réponse aux urgences par la Région présidée par le Parti Populaire avec la complicité de Vox.
Pendant ce temps…
… L’Espagne est-elle le contre-exemple de l’Europe quand, en règle générale, dans les autres pays membres de l’Union ou partout ailleurs dans le monde, corruption et économie en berne sont étroitement liées ? Le pays affiche un taux annuel de PIB au deuxième trimestre 2025 de 2,8%. Même la Norvège, hors Union, détentrice de richesses naturelles et habituée à une santé économique insolente, montre des signes de faiblesse.
… le racisme envers notamment les personnes d’origine maghrébine répand son fléau et on apprend que le parti populaire conservateur de Jumilla vote pour que les centres municipaux et les gymnases ne soient plus utilisés pour des activités « étrangères à notre identité »
… le Parti Populaire, pensant surfer sur les mésaventures et les affaires de corruption du PSOE, se retrouve – encore – sous les feux des projecteurs avec le scandale de trafic d’influence de Cristóbal Montoro, ancien ministre des finances du gouvernement de Mariano Rajoy. Entre 2008 et 2015, des pots-de-vin estimés à un montant de 11 millions d’euros auraient été versés par des compagnies de gaz et autres énergies en contrepartie de politiques favorables à leurs secteurs. 27 autres personnes seraient concernées.


