Le cinéma estival, cette année, a été norvégien. Grâce à Dag Johan Haugerud, le cinéaste dano-norvégien, nous avons déambulé, en accompagnant les protagonistes de sa trilogie, dans les rues d’Oslo, nous nous sommes émerveillés de la lumière de cette ville, à toute heure de la journée, nous avons respiré et souri grâce à ses vues à couper le souffle sur les rias, nous nous sommes imprégnés de son architecture, de la vie quotidienne de ses habitants, souvent liée à l’eau. Oslo est l’actrice majeure de ses trois réalisations.
Visionner ces trois films nous permet aussi d’apprécier encore plus, si besoin, ceux de Joachim Trier. Le cinéaste est connu principalement depuis son opus « Julie (en 12 chapitres) » et il est très apprécié des sélectionneurs des différentes compétitions de Cannes. Cette rentrée sera donc aussi norvégienne avec sa dernière création, primée à Cannes, « Valeur sentimentale », qui nous fait retrouver pour notre plus grand plaisir, l’actrice Renate Reinsve, entraperçue dans « Oslo, 31 août », filmée sous toutes les coutures, même imaginaires, sous champignons, dans « Julie » pour lequel elle avait reçu le prix d’interprétation féminine à Cannes.
crédit photo : lloys dirks
Oslo, 31 août
Le roman Le feu follet de Pierre Drieu la Rochelle a inspiré deux cinéastes majeurs, européens, à presque 50 années d’intervalle. À l’époque, en 1963, c’était un Louis Malle, dépressif, se projetant sur le protagoniste principal, interprété par Maurice Ronet, qui s’y était attelé.
On ne sait rien de l’état mental de Joachim Trier quand il a décidé de nous livrer sa vision du roman, en le transposant de nos jours, dans une Oslo inhospitalière pour le héros.
Anders vient de passer la nuit avec une femme. En silence, il se glisse hors de la chambre du motel et se dirige vers une rivière. Il remplit ses poches de pierres et s’enfonce dans l’eau froide du cours d’eau, telle une Virginia Woolf. Lui se rate. Trempé jusqu’aux os, il rejoint le centre de désintoxication et n’évoque à aucun moment sa tentative de suicide. Un rendez-vous pour un emploi dans la ville est sa préoccupation, comme l’était pour Alain Roy, joué par Maurice Ronet, son retour à la vie sociale parisienne.
Il suffit d’entendre cette musique soudain très forte qui accompagne l’entrée d’Anders à Oslo, en taxi, pour comprendre que cette vie citadine, bruyante et tentatrice, est un choc pour Anders. Et peut-être sa perte. Jusqu’à cette séquence, tous les sons sont feutrés, ouatés, jusqu’au régulier bruit des balles de la partie de ping-pong, jouée dans le jardin par les co-pensionnaires du centre. Anders était dans un cocon. A l’abri de toute sollicitation. Heureux ? Probablement pas.
Regarde ma vie. J’ai 34 ans et je n’ai rien. Je n’ai pas le courage de tout recommencer.
Anders
Tout va s’arranger. Sauf que c’est pas vrai.

Dans cette adaptation de Trier, le jeu d’Anders Danielsen Lie, qui a cette particularité d’être à la fois acteur et médecin, nous permet de ne pas prendre parti. On ne sait pas si l’on est du côté du toxicomane, ou non, même lorsqu’il bascule et triche à nouveau. C’est une caractéristique que l’on a aussi retrouvée dans « Julie (en 12 chapitres) » et « Valeur sentimentale ». On ne juge pas les personnages car le réalisateur ne nous y invite pas.
Anders avait peur de sortir du centre, et il avait raison. Les amis de fêtes et de débauche, dorénavant insérés socialement et professionnellement, lui rappellent, cruellement ou innocemment, les situations embarrassantes de sa période de toxicomane-dealeur.
La vie de ses anciennes connaissances s’est déroulée sans lui. Il ne rencontre aucune empathie. Son ancienne copine à qui il adresse de nombreux messages, plus ou moins cohérents, ne prend pas ses appels. Alors, cette nuit-là, il embarque avec de nouvelles têtes pour un dernier feu d’artifices…
Julie (en 12 chapitres) | Verdens verste menneske
Le titre original norvégien est Verdens verste menneske, qui signifie « la pire personne au monde », et l’on se demande à qui il s’adresse.
D’aucuns ont pu passer à côté de ce bout de vie, de l’entrée dans la vie dite « adulte », d’une femme fantasque, attachante et libre. Le titre en norvégien a-t-il été choisi pour nous désorienter? Elle n’est certainement pas la pire personne au monde. Mais peut-être est-ce elle qui pense cela d’elle-même?
Non, Julie n’est pas une écervelée, celle qui change d’orientation de carrière, d’histoire amoureuse sans y réfléchir. Elle est celle qui, dans le couple, l’anime, apporte cette fraîcheur, et ne se plie pas aux principes d’une société bien ordonnée : faire telles études, s’y tenir sans changer d’avis, se consacrer corps et âme à son métier même si on s’ennuie, se mettre en couple – pour cela, elle est très douée, qui ne tomberait pas amoureux ou amoureuse de Julie ? -, et fonder une famille.
Elle résiste car elle sait que ce n’est pas pour elle. Elle emménage avec les amoureux parce qu’elle les aime, non pas parce qu’elle a peur d’être seule. Elle quitte quand elle n’aime plus, en tout cas plus comme au début, et que l’on attend autre chose d’elle.
Julie, oui, s’ennuie vite car elle est probablement plus créative qu’elle n’ose se l’avouer, elle a ses envies, ses désirs, son regard original mais rapidement, elle abandonne, non par paresse, mais parce qu’elle a tant à régler. Du côté du père.
D’une certaine façon, les deux amoureux transis, Aksel – bédéiste reconnu, égoïste – et Eivind – barman attentionné mais sans ambition -, lui apportent malgré eux de quoi s’intensifier, prendre en confiance.
Jamais, elle ne se laisse influencer lorsque les décisions – pour elle, pour sa liberté – sont les plus importantes. Julie est lumineuse car elle règle ses problèmes seule, peut-être en blessant ceux qui s’accrochent à sa lumière, mais jamais contre eux.
Dans une société scandinave aisée, matérialiste, présentée comme exemplaire sur la question d’égalité entre les hommes et les femmes, Julie nous offre le portrait touchant d’une jeune femme qui use de son libre arbitre. En disant oui et en saisissant des opportunités mais sachant dire non, et au revoir.
Julie : Vous n’allez pas me poser les questions habituelles ? Qui je suis, ce que je fais ?
Eivind : Qui êtes-vous ? Que faites-vous ?
Julie : Je déteste ces questions.
Virginia Woolf est de la partie, encore, par petites touches – on aperçoit une affiche de la pièce de théâtre Qui a peur de Virginia Woolf?, d’Edward Albee, l’essai Une chambre à soi, traduit plus justement par Marie Darrieussecq, par Un lieu à soi – et ce film est construit comme un livre, avec ses prologue et épilogue, ses 12 chapitres. La narratrice nous conduit dans les pensées de Julie mais la caméra, concentrée sur son visage, peut aussi bien saisir les émotions : de trouble lors d’une scène entre une mère et son enfant, d’ennui lors d’un dîner, d’incompréhension devant les propos très misogynes de son ex petit ami. Elle s’essaie aussi, comme la célèbre écrivaine anglaise, à des écrits féministes post #metoo.
Julie a un regard sur le monde. Il nous intéresse.
Valeur sentimentale
La famille est le thème majeur de la récente réalisation de Trier. Dans Oslo, 31 août, elle était absente ou fuyante avec cette soeur qui dépêche sa petite copine à sa place pour un rendez-vous. Dans Julie, ses relations avec ce père creux, qui n’éprouve qu’indifférence envers sa fille aînée alors qu’il est démonstratif avec son autre fille issu d’une seconde union, ont façonné l’adolescente, la jeune femme, et son cheminement en 12 chapitres est probablement la démonstration que l’on peut se défaire d’un patriarcat toxique. Dans Valeur sentimentale, titre qui fait référence à celle des objets que les deux soeurs se partagent au décès de leur mère, la famille est centrale.
La maison, ou le lieu à soi, est ici l’actrice principale. Malgré la bande-annonce concentrée sur les deux comédiens les plus connus du grand public, Renate Reinsve et Stellan Skarsgård, les rôles sont bien répartis entre le trio formé du père et de ses deux filles, Nora et Agnes – Inga Ibsdotter Lilleaas -, auquel se rajoute un ersatz de fille aînée, subtilement interprété par Elle Fanning. La maison, dans la famille du père depuis des générations, est le lieu où tout s’est passé, où tout a des explications : les drames, l’arrestation, les disputes, les confidences des patients de la mère, psychiatre, les réconciliations. Au fur et à mesure des années, des événements, cette maison s’allège ou s’alourdit.
August : Vous êtes ce qui m’est arrivé de mieux
Nora : Le mieux de ce qui t’est arrivé ?! Alors pourquoi t’étais pas là?
Le lieu à soi, ce à quoi, Nora aspire, en proie à des crises d’angoisse qui l’empêchent de monter sur scène, en conflit ouvert – à la différence de sa plus jeune soeur – avec ce père, arrogant, cinéaste exigeant, réputé dans le monde entier, une sorte d’Ingmar Bergman – le théâtre est présent aussi-, égoïste, qui use et utilise sa propre famille pour son art, et qui disparaît en un claquement de doigts laissant derrière lui le chagrin et la colère de ses deux filles. Un cinéaste voué à son oeuvre, vieillissant, qui peut dans une même conversation dire tout et son opposé. Un homme qui réalise qu’il est cruel mais qui en fait fi car cela l’empêcherait.
Virginia Woolf est convoquée encore, avec ce Lieu à soi, que recherche l’héroïne du scénario du père, en résonance avec la quête de sa fille. Peut-être la perçoit-il mieux qu’elle ne le pense ? Car ils se ressemblent ?
La trilogie d’Oslo
Ces trois films et son metteur en oeuvre ont probablement été, pour certains d’entre nous, les révélations du 7ème art de cet été. Est-ce un cinéma du 21ème siècle, est-il européen, ou peut-on penser que ces observations du désir ou de sa naissance, de l’amour, des rêves amoureux, des interrogations sur la vie sentimentale, sur la sexualité tels que projetés sur nos écrans par Dag Johan Haugerud n’appartiennent qu’à la société norvégienne ? Cette fluidité dans les rapports, cette liberté à échanger sur le plus intime, avec parfois des heurts et des incompréhensions, est peut-être d’une nature scandinave. Elle est rafraîchissante.
Et le cinéaste a une maîtrise des sons et de la musique qui étoffe son propos. Tout comme Joachim Trier.
« Est-ce que je peux accepter un dîner avec un mec même si je ne veux pas m’engager avec lui ? »
« Décrire le sexe et la sexualité sans pudeur, voilà ce dont on a besoin. »
« Tu as encore rêvé que tu étais une femme ? Ça paraît plutôt agréable. Tu rêves que de belles choses. »
La trilogie d’Oslo, amour, rêves et désir ont été visionnés au cinéma L’Arlequin.
Oslo, 31 août, Julie (en 12 chapitres) et Valeur sentimentale ont été respectivement vus aux cinémas Le Balzac, l’Arlequin et UGC-Les Halles.


