La Suisse et la Belgique, grâce à deux réalisatrices/scénaristes, Petra Biondina Volpe et Laura Wandel, auscultent le milieu hospitalier, une institution qui, comme l’école, interroge la société et reflète ses maux. Chacune a son univers, plus « clinique », sans mauvais jeu de mot, chez la Suissesse, vacillant chez la Belge.
Les femmes sont en première ligne, en soigneuses et soignantes, et pourtant elles sont aussi les cibles de la violence et de la misogynie, et du peu de considération.
Deux beaux portraits d’héroïnes.
crédit photo : akhil nath

L’intérêt d’Adam
Sélection en séance spéciale d’ouverture à la 64e Semaine de la critique
Réalisation et scénario : Laura Wandel
Photographie : Frédéric Noirhomme
Montage : Nicolas Rumpl
Les actrices, l’acteur : Léa Drucker, Anamaria Vartolomei, Jules Delsart
Genre : drame – 2025
Le film rentre de but en blanc dans le sujet. Il n’y a pas de présentation des lieux, des protagonistes. Que faire d’Adam et de sa mère soupçonnée de maltraitance sur son fils ? La justice, la protection de l’enfance, l’hôpital s’en mêlent. Il y a une décision à prendre. En face, il y a une femme, la maman maltraitante, et un enfant, le fils aimant. Tous les deux, unis et seuls, face à une machine institutionnelle qui peut s’emballer et faire encore plus mal, qui peut et doit prendre une décision.
L’institution de la protection de l’enfance n’a pas de visage, on entend que la voix de la déléguée. Nous n’avons d’yeux que pour Rebecca, l’isolée et perdue maman d’Adam, et Lucie qui se pose dès les premières minutes en défenseuse du duo.
Tous les plans sont resserrés, à hauteur de visage ou d’épaule, nous sommes dans le dos de Lucie, à ses côtés, en face d’elle. Nous la serrons au plus près. Pas une séquence sans Lucie, l’infirmière expérimentée et dévouée. Nous la suivons tout le long de son service. Nous sommes collés à ses basques.
Aucune musique n’est insérée dans ce long-métrage car la tension portée par l’écriture n’en a tout simplement pas besoin. La lumière est blafarde, vive, brute, aucun moment de répit pour le regard car Lucie ne s’offre aucune pause, à peine pour prendre des nouvelles de sa fille, en avalant trois bouchées tout en répondant au médecin de garde. Dans trois jours, elle prendra ses jours de récupération.
La société et sa violence s’invitent dans les couloirs de ce service de pédiatrie qui accueille enfants et mères : problème de logement, violences familiales, poids de la religion, racisme et haine assumée des femmes combinés.
Où sont les pères ? Ils sont évoqués uniquement à travers la souffrance, l’abandon et la violence qu’ils exercent sur les compagnes et leurs enfants.
« C’est nous qui gérons l’enfant, quand il se réveille dix fois par nuit en appelant sa mère ».
« J’veux pas être mort ».
Lucie
Adam

Et nous ? Serions-nous Lucie ? Probablement pas. Ce film est éprouvant car il nous renvoie à notre potentielle empathie, parfois bien plus limitée que nous ne le pensions. Nous pouvons nous surprendre à être agacé par la mère qui refuse que son enfant s’alimente avec autre chose que ce qu’elle lui a préparé, qui n’a pas l’air de saisir que son fils dont le corps est fragilisé par son régime alimentaire peut mourir. Jusqu’au moment où…
Et nous sommes happés par le « sacerdoce » de Lucie qui, contre ses collègues notamment masculins, veut non seulement soigner Adam mais espère également sauver la mère, en grande détresse. Quelle empathie mais surtout quelle compassion aurions-nous éprouvées pour cette mère que nous nous permettons de juger ? Nous ne savons rien d’elle, de son passé. Et ce n’est pas le sujet.
Lucie, jamais, malgré les réticences de ses collègues et supérieurs hiérarchiques, ne laisse tomber.
Lucie jusqu’au bout tient la main de Rebecca.
Mention spéciale pour les performances de Léa Drucker – toujours – et d’Anamaria Vartolomei.
En première ligne | Heldin
Présenté en première mondiale dans la section Berlinale Spécial Gala du 75e Festival international du film de Berlin Sélectionné pour représenter la Suisse dans la catégorie Meilleur film international lors de la 98e cérémonie des Oscars
Réalisation et scénario : Petra Volpe
Son : Gina Keller et Guido Keller
Musique : Emilie Levienaise-Farrouch
Photographie : Judith Kaufmann
Montage : Hansjörg Weißbrich
L’actrice : Leonie Benesch
Genre : drame – 2025
Nous voici prévenus. Les premières images du film nous présentent le circuit de blanchisserie des blouses bleues et blanches de l’hôpital, qui défilent par dizaines. Ici tout est bien huilé, un peu mécanique, précis, sans erreur.
Le titre original de cette réalisation est « Heldin » qui, en allemand, signifie « héroïne ». Les francophones ont préféré un titre guerrier « En première ligne » tandis que les anglophones se contentent de « The last shift » avec une certaine ambiguïté.
Lucie n’avait pas de patronyme dans le long-métrage de Laura Wandel. Dans le film de la réalisatrice Petra Volpe, nous avons affaire à « Frau Lind ». L’infirmière, elle aussi aguerrie, se présente ainsi aux patients qui l’attendent tous avec impatience. Elle descend du bus, parmi les anonymes, avant de revêtir sa tenue de Super Héroïne. Sa garde de nuit va commencer et elle va être éprouvante. Elles sont deux seules infirmières à se répartir un étage du service de gastro-entérologie où se croisent des patients en phase terminale de cancer et ceux qui l’ont échappé belle.
« Frau Lind » et sa collègue, assistées d’une stagiaire n’ont pas, comme Lucie en Belgique, une seconde pour se désaltérer, et sont sans cesse sollicitées. La caméra de Petra Volpe, comme celle de Laura Wandel, suit au plus près la soignante au cours de ses visites de patients, sans cesse interrompue dans son planning par des urgences. La caméra se concentre sur les gestes médicaux très précis. Dès son arrivée, nous savons que nous sommes face à une belle personne : un mot affectueux collé dans son casier qui nous apprend son prénom – Floria -, probablement écrit par un patient et une famille, le sourire d’un homme âgé à qui elle a manqué, et, malgré l’intensité du rythme, les quelques secondes accordées « en bonus » à des malades qui ont besoin d’être rassurés. « Frau Lind », à la différence de la chirurgienne Strobel, ne sait pas dire non.
Floria, 3e étage…Je vais voir.
Frau Lind
J’arrive tout de suite.
Madame Lauber, je ne vous oublie pas.
Désolée, on n’est que deux aujourd’hui.

La société s’immisce dans les chambres et les couloirs : les chambres plus luxueuses pour ceux qui ont une assurance privée, le racisme entre patients, les parents éloignés de leurs enfants au bout du monde, la violence des réactions sur les soignants « en première ligne », les infirmières, nos héroïnes. Et puis, il y a le moment de bascule, parce que tout s’est accéléré, et parce que Floria veut répondre à tout le monde.
L’image est très différente de celle proposée par Laura Wandel, elle est nette, peut-être pour souligner l’univers propre, clair, clinique, et la précision des gestes de « Frau Lind ». Elle est bleutée lorsque l’univers, proposé par Laura Wandel, de Lucie, Rebecca et Adam est plus flou, probablement plus sensible, plus brouillon car Lucie tâtonne.
Nous nous attachons, certes, à « Frau Lind » mais ce long-métrage aurait pu être un documentaire autour des conditions d’une infirmière, de la situation des hôpitaux en Suisse et en Europe. Dans le film de Laura Wandel, l’important est la relation établie entre une trinité : la mère, le fils, et l’infirmière héroïne. La force de ce film tient à ce trio tandis que notre émotion se dilue avec la multiplicité des personnages et des situations chez Petra Volpe.
Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces deux fictions ont été visionnées respectivement aux cinémas UGC-Les Halles et MK2 Parnasse.


