La tentation ou les virtualités révolutionnaires

Démocratie et révolution ont donc en commun le refus de la tradition en tant que telle, le refus que ce qui est fondé sur le passé doive durer parce que cela a été.
Raymond Aron – Introduction à la philosophie politique

Nos systèmes démocratiques sont au mieux questionnés, au pire menacés, critiqués et probablement en danger. Certains sont tentés de donner le pouvoir à un homme fort – ou à une blonde – qui réglera tous les problèmes de chacun. L’esprit révolutionnaire est basé sur l’esprit d’optimisme, paraît-il.
En juin 2024, c’est-à-dire demain, auront lieu les prochaines élections européennes. Nos institutions sont depuis des décennies, et avec la complicité des hommes et des femmes politiques au mandat national, désignées comme le bouc émissaire et la cause des grandes difficultés que rencontrent leurs électeurs. L’extrême-droite et les populistes – les conservateurs ou les traditionalistes – jouent avec la simplicité de leur analyse basique et se jouent de la méconnaissance du fonctionnement de nos institutions. Des directives ou des règlements, fondamentaux pour notre jeune Communauté, y sont élaborés et votés, non sans difficultés, car chaque pays ou coalition de pays, car chaque parti ou coalition de partis débattent et négocient pour défendre leurs propres intérêts, en toute démocratie.
La guerre en Ukraine par la vorace et mafieuse Russie s’est invitée dans notre politique européenne, dans nos politiques nationales. Pour le meilleur quand les promesses aux Ukrainiens sont ou seront remplies, pour le pire quand chacun d’entre nous se concentre sur son nombril. Les problèmes économiques et sociaux – avec son lot d’inégalités – s’accroissent et nous sommes tentés de confier notre destin à des populistes, de gauche comme de droite.
La question que l’on peut se poser en ce moment est la suivante : les citoyens européens veulent-ils revenir à des systèmes traditionalistes – ceux qu’ont combattus les révolutions – ou veulent-ils encore poursuivre l’aventure de la démocratie ?

Qu’est-ce qu’un pouvoir traditionaliste ? La démocratie et la révolution ont ceci en commun, selon Raymond Aron, d’être « hostiles aux régimes politiques les plus courants qui sont les régimes fondés sur la tradition, les régimes qui peuvent se recommander soit du passé, soit de Dieu dans une version un peu supérieure, soit simplement de l’habitude dans une version un peu inférieure ». Lorsqu’un système politique basé sur la tradition est installé, il serait impossible de mettre en œuvre un système démocratique sans passer par une révolution car le pouvoir en place – monarchique ou aristocratique – se défendra et ne consentira pas spontanément à s’auto-détruire, à se saboter.
Ceci posé, l’intellectuel libéral fait bien la distinction entre démocratie et révolution et a qualifié le nom du parti co-fondé par Jean-Paul Sartre, le Rassemblement démocratique révolutionnaire, d’oxymore.
Pour le philosophe, le régime démocratique est un régime non naturel, un régime de sociétés développées où l’on accepte que ceux qui sont au pouvoir n’ont pas plus de qualités que les administrés.
C’est donc un système qui sera sans cesse en équilibre, et donc régulièrement en danger. Lorsque les hommes et les femmes au pouvoir ne représentent plus une légitimité – malgré les élections – ou une autorité – par le respect des règles communes – vers quelle situation politique nous dirigeons-nous ?
Comment peut-on expliquer que dans des pays où un coup d’État est exclu, on puisse passer d’un régime démocratique à une révolution ?

Le philosophe évoque « la tentation ou les virtualités révolutionnaires » lorsqu’un nombre important de personnes sont mécontentes du pouvoir en place ou des pouvoirs successifs, lorsqu’ils n’attendent rien du système électoral.
Il catégorise trois groupes de personnes : les contre-révolutionnaires, les révolutionnaires de droite et ceux de gauche. Il faut rappeler que l’ouvrage est un recueil de leçons données à l’École nationale d’administration au début des années cinquante.
Des contre-révolutionnaires, on peut penser que ceux-ci, en 2023, du moins en Europe, ne font plus une catégorie. Ce sont ceux que l’on a privés du pouvoir en instaurant la démocratie. Des nostalgiques de la monarchie et de l’aristocratie, on doit admettre qu’ils sont suffisamment peu nombreux ou puissants pour être nuisibles.
Des révolutionnaires de droite, peut-on y inclure des partis conservateurs et populistes que l’on rencontre en Pologne, en Hongrie ou même en Autriche ? Des partis qui veulent le « rétablissement d’un régime fort pour donner à l’État la capacité d’agir » ?
Et des révolutionnaires de gauche, sont-ils ceux qui « déclarent que le formalisme démocratique laisse intacte l’inégalité sociale, maintient en dehors de la communauté les classes non privilégiées, et que seule une révolution violente est susceptible de mettre fin à l’injustice existante » ?
Les virtualités révolutionnaires reposent aussi sur des conditions d’ordre social ou spirituel. S’agissant des conditions d’ordre social, elles s’appuient sur l’idée que le système démocratique « donne l’impression d’être incapable de résoudre les problèmes » tandis que les conditions d’ordre spirituel reposent sur l’esprit révolutionnaire qu’il associe à un esprit d’optimisme, c’est-à-dire à la croyance forte que la plupart des vices peuvent être guéris. Et si une minorité de « croyants » arrive à convaincre une masse nombreuse d’esprits sceptiques (« Les choses ne peuvent pas changer, peu importe le pouvoir en place »), alors la démocratie peut être bousculée. D’autant plus que « les vertus de la démocratie sont, avant tout, négatives, car les démocraties ont surtout la vertu de protéger des folies des autres régimes. Mais comme en démocratie on ne voit pas les folies des autres régimes, les vertus de la démocratie sont nécessairement peu visibles, cependant que ses défauts sont éclatants ». Les défauts étant entre autres sa lenteur et l’impossibilité de changer des phénomènes que l’on sait délétères.
Vous rappelez-vous la célèbre phrase de Churchill devant la Chambre des Lords : « …on a pu dire qu’elle (la démocratie) était la pire des formes de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps… ».
Pour Raymond Aron, « …il reste la version purement machiavélienne de la démocratie, selon laquelle la démocratie est un assez mauvais régime, mais un peu moins mauvais que les autres régimes possibles : justification de la démocratie tolérable dans une salle de cours, probablement, mais certainement détestable s’il s’agit de renforcer un régime, car on n’a jamais pu faire vivre un régime à plein quand on se contente de montrer que les autres sont pires. ».
Et c’est un discours qui a ses conséquences car une minorité peut entraîner tout un pays, tout un continent, vers une société de contrôle et de surveillance.

Retournons en Espagne (voir mon précédent billet) et découvrons ce qui se passe en Pologne.
En Espagne, la semaine dernière, le président du parti conservateur, Alberto Núñez Feijóo, allié à l’extrême-droite de Santiago Abascal, a échoué à se faire investir comme chef du gouvernement espagnol. Pour de simples raisons arithmétiques (car idéologiques), le résultat était prévisible. Hier, le 3 octobre, Pedro Sánchez s’est déclaré, comme la Constitution espagnole le prévoit, candidat à sa propre succession et réunit à compter d’aujourd’hui tous les partis politiques en excluant l’extrême-droite. C’est le message non subliminal que la gauche espagnole porte face à la montée du fascisme. C’est le message capté par le spectre politique qui va de la gauche à la droite modérée. Pour rappel, le programme du parti d’extrême-droite ne souffre aucune ambiguïté. Centré sur la défense de la patrie, les réjouissances sont les suivantes – appréciez l’originalité des promesses : priorité à l’embauche des Espagnols, expulsion immédiate des sans-papiers, supériorité du droit national sur le droit européen, contrôle aux frontières pour protéger les produits espagnols et rejet du Green Deal, remise en question du droit à l’avortement et du mariage homosexuel, recentralisation du pays et ferme reprise en main pour faire face aux indépendantistes catalans. Un bon petit programme protectionniste et obscurantiste.
Si Pedro Sánchez n’arrive pas à constituer une coalition et qu’il échoue à former un gouvernement, les Espagnols retournent aux urnes en janvier prochain.
En Pologne, la situation politique et idéologique du gouvernement au pouvoir est à l’opposé de celle mise en œuvre par le gouvernement socialiste espagnol. Tandis que, depuis 2004, l’Espagne prend, entre autres, des mesures fondamentales et concrètes contre les violences faites aux femmes, la coalition politique conservatrice emportée par le parti PiS (Droit et Justice) interdit au fur et à mesure, pour des raisons principalement religieuses et traditionalistes, aux femmes de décider et de disposer de leurs corps.
Des élections législatives sont prévues le dimanche 15 octobre. Donald Tusk, ancien président du Conseil européen (2014-2019) et Président du conseil des ministres (2007-2014) a réussi à rassembler dans la rue des centaines de milliers de personnes à Varsovie pour son projet, et contre le pouvoir en place incarné par son Président, Andrzej Duda, et son Premier ministre, Mateusz Morawiecki, membres du PiS, parti Droit et Justice, conservateur et autocrate. Cependant, le parti de Donald Tusk, PO (plate-forme civique) qualifié de centre-droit, et crédité de 27% à 30% des intentions de vote, n’arrive pas à faire une coalition avec les deux autres partis importants de l’opposition pour deux raisons : Donald Tusk n’a pas laissé un bon souvenir aux Polonais lorsqu’il fut chef du gouvernement en période de crise – chômage important, recul de l’âge de la retraite, travail précaire – et même s’il a fait un virage à gauche sur des questions de société, il use de formules populistes qui peuvent heurter les plus modérés de ses électeurs. En face, on utilise la violence, la provocation et les mensonges. Nos standards démocratiques occidentaux des campagnes électorales sont bien dépassés. En pleine guerre russe en Ukraine, ses opposants s’acharnent à le décrédibiliser en inventant une ingérence de l’ancien grand-frère dans les affaires polonaises lors de sa gouvernance, en interrompant violemment ses meetings.
Dans 10 jours, nous saurons si les Polonais rejettent une autocratie. La campagne portant à faire croire que Donald Tusk ouvrirait la porte à la Russie aura peut-être des conséquences.

S’il existe non pas une virtualité mais bien une réalité économique, c’est celle des inégalités. D’aucuns pensent que c’est la conséquence de politiques libérales voire ultra-libérales. C’est ce qui est souvent avancé par des commentateurs de la vie politique ou des chercheurs en sociologie voire en sciences économiques.
Quand on considère les différentes familles du libéralisme, les utilitaristes, les progressistes et les libertariens – pour faire court – c’est malhonnête de penser et d’exprimer que nos gouvernements successifs français ou européens ont versé dans un (ultra-)libéralisme. En France, en tout cas, l’État régit tous les domaines de la vie des citoyens et d’ailleurs est-il intellectuellement possible d’associer politique centralisatrice et libéralisme ?
En définitive, malgré une politique sociale la plus généreuse d’Europe, les inégalités économiques se sont fortement accrues. Malgré les belles déclarations de toutes parts pendant la crise du Covid, les métiers les plus utiles – les contraires des bullshit jobs – ne sont toujours pas bien rémunérés et attrayants alors que ce sont ceux qui apportent le plus à la société. Cependant, ils sont souvent les moins qualifiés. Pourtant, essayez d’imaginer une société sans infirmiers, éboueurs, mécaniciens, aide-soignants.
Souvent, on a entendu que des pays comme la France pouvaient être tentés par l’extrême-droite car elle n’avait pas connu le fascisme comme l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne. C’est oublier le régime de Vichy, régime traditionaliste, xénophobe et antisémite. Les dernières élections italiennes nous montrent aussi que les citoyens ont la mémoire courte. En Espagne, cinquante années plus tard, on observe une nostalgie latente du franquisme qui perdure chez les plus âgés, ou qui fait fantasmer les plus jeunes qui n’ont pas connu la période du Caudillo.

La démocratie n’est pas indispensable à la vie, mais la démocratie améliore l’humanité car elle nous oblige à considérer et à comprendre ceux qui pensent différemment de nous.
Dissident d’un pays fictif entre l’Ukraine et la Russie – Borgen – Saison 1, épisode 6

Aujourd’hui s’invitent dans le débat politique des « petits » partis qui remettent en question l’hégémonie des partis historiques. Voyez ce qui se passe en France avec le Parti Socialiste ou le parti Les Républicains, bousculés respectivement sur sa gauche ou sa droite bien plus radicale. La question est de savoir si les Européens, lors des élections nationales et européennes, seront des révolutionnaires de droite ou de gauche. Vont-ils opter pour un chef garant d’un régime autoritaire, de surveillance, qui prône un retour en arrière mais qui garantirait la sécurité des citoyens ? Voyez ce qui se passe en Italie avec les promesses d’une autre blonde.
Vont-ils préférer un autre chef qui leur promet monts et merveilles, de résoudre comme l’écrivait Raymond Aron « la plupart des vices » et de supprimer les inégalités au prix de têtes à couper ?
Enfin, au-delà des peurs, des fantasmes entretenus par une partie de la classe politique, au-delà des difficultés bien réelles des citoyens, feront-ils plutôt le choix de participer à la démocratie et à son amélioration ? L’Espagne semble sur le bon chemin, pour le moment.

Les inégalités économiques ne seront jamais éradiquées par quelque parti ou mouvement politique que ce soit. C’est croire que par nature l’Homme est bon, que seule la société le corrompt (comme écrivait Jean-Jacques Rousseau) et c’est se voiler la face. L’inégalité la plus forte, que l’on doit combattre, est celle de ne pas essayer de donner la même chance à chaque individu, et de le circonscrire à un destin selon son sexe, sa couleur de peau, sa validité ou non, son origine sociale, etc. On peut vouloir chasser ce que l’on appelle les élites pour donner plus de place au peuple mais comme écrivait Hannah Arendt : « être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré de la peur mais aussi du besoin » et, dans sa conférence La liberté d’être libre, elle nous fait comprendre que « le changement politique n’est pas possible sans qu’il y ait au préalable un changement social ». Il ne faut pas croire qu’une révolution même populaire laissera la place aux citoyens et que les élites ne sauront pas se faufiler aux meilleures places, grâce à un jeu d’entre-soi dont ils connaissent bien les règles.

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