Il ne sert de rien non plus de dire que la nature des sexes les destine à leur position présente, et les y rend propres. Au nom du sens commun, et en me fondant sur la constitution de l’esprit humain, je nie qu’on puisse savoir qu’elle est la nature des deux sexes, tant qu’on ne les observera que dans les rapports réciproques où ils sont aujourd’hui. Si l’on avait trouvé des sociétés composées d’hommes sans femmes, ou de femmes sans hommes, ou d’hommes et de femmes, sans que celles-ci fussent assujetties aux hommes, on pourrait savoir quelque chose de positif sur les différences intellectuelles ou morales qui peuvent tenir à la constitution des deux sexes. Ce qu’on appelle aujourd’hui la nature de la femme est un produit éminemment artificiel ; c’est le résultat d’une compression forcée dans un sens, et d’une stimulation contre nature dans un autre.
John Stuart Mill était bien inspiré. Il a influencé Henrik Ibsen pour l’une de ses pièces majeures, La maison de poupée. Il débutait son ouvrage en expliquant que les idées sur les femmes et sur leur infériorité étaient tellement ancrées qu’il était impossible de s’en défaire et de convaincre du contraire. Essayez d’aller contre une opinion, vous observez ce qui se passe de nos jours.
Nous sommes à un moment critique de l’évolution des rapports entre les hommes et les femmes. Alors que d’audacieuses et téméraires féministes ont bravé au mieux (!) les quolibets, au pire les coups, et ont obtenu des avancées fondamentales pour les femmes mais aussi pour les hommes – qui ne s’en rendent pas compte -, nous voici de retour à l’âge de pierre. Non. Nous voici de retour au XXe siècle. Il n’est besoin de remonter si loin.
Le virilisme n’a jamais quitté nos sphères. Il semble qu’une majorité d’hommes et une proportion non négligeable de femmes – plus ou moins consciemment complices – veuillent un retour à la force, à la violence, aux inégalités flagrantes, un retour à un assujettissement. Il faut reconnaître que cela a tellement bien fonctionné – ah ? – que nous aurions tort de nous priver des mêmes recettes qui entraînent les mêmes échecs : économiques, sociaux, géopolitiques, environnementaux, etc. Même en politique, ces messieurs n’ont rien appris.
Il y a tant à écrire et à dénoncer. Nous en sommes toujours à espérer une amélioration de la situation économique des femmes quand la société n’a pas encore réussi à combattre ce fléau, cette extrême violence, qui dévore les femmes, les enfants et, par ricochet, les hommes. Les femmes sont en majorité en situation précaire, avec des revenus bien plus faibles que ceux des hommes, et si elles ne sont pas ou plus mariées, un patrimoine quasi inexistant. Tandis que le comportement à risque des hommes coûte – socialement et économiquement – à la société, chacun et chacune sont amenés à compenser, à payer les dégâts, pour encadrer et essayer de juguler les crimes et délits. Même les femmes qui n’en sont pas les auteures mais les victimes.
crédit photo : tim mossholder
Un mauvais départ
Dans un passionnant cours en ligne « Mindschift » de la chercheuse américaine Barbara Oakley, on apprend que les petites filles au cours de leurs années de primaire ont le même niveau en mathématiques et un niveau bien supérieur en maîtrise du langage. Or, il est naturel que l’être humain se dirige vers la discipline où il se sent le plus fort ou le moins faible. Conséquemment, les petits garçons n’ont pas trop le choix et foncent sur la science tandis que les petites filles courent vers les matières littéraires. En définitive, alors qu’elles sont plus douées que les garçons, elles fuient les matières qui sont les plus valorisées et qui conduisent vers les métiers les mieux rémunérés. Elles sont alors pénalisées. Double peine.
Des études ont été menées également sur le sentiment qu’ont les petites filles – sentiment instillé par la société – qu’elles sont moins douées en sciences. Ceci a été testé par des études de ce type : deux groupes d’élèves effectuent un même exercice de mathématiques. Dans le premier groupe, il est présenté comme du dessin et dans le second comme de la géométrie. Les filles du 1er groupe (dessin) réussissent mieux l’exercice que les garçons alors que ce sont les garçons qui réussissent mieux dans le 2ème groupe (géométrie). Ce serait donc la simple idée de « faire des maths » qui bloquerait les performances des jeunes filles testées.
Dans son mémoire de master 2 en métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation, Charline Legrand écrit ceci : « Ces stéréotypes sont susceptibles d’affecter leurs comportements et leurs attitudes. En effet, les stéréotypes finissent par nous conditionner et par avoir une influence sur notre pensée, sur notre cerveau et sur notre comportement. Si nous admettons l’existence de ces stéréotypes dans notre société et leur ancrage persistant dans les pensées de beaucoup de personnes, il est intéressant de voir leur impact sur des enfants qui rentrent à l’école sans a priori sur les différentes matières scolaires mais qui sont baignés par tout genre de stéréotypes diffusés par leur entourage, les médias ou encore les autres enfants. » On en revient à l’intuition de départ de John Stuart Mill.
À un moment où les métiers scientifiques sont en pointe, notamment pour l’intelligence artificielle, les petites et jeunes filles et jeunes femmes vont à nouveau descendre du train à grande vitesse. Double peine.
Les femmes dépouillées
L’histoire de l’opposition des hommes à l’émancipation des femmes est peut-être plus intéressante que l’histoire de cette émancipation elle-même.
Il y a également l’effet de dévalorisation d’un métier lorsque les femmes l’investissent. Ainsi, les professions de médecin ou de magistrat ont perdu de leur prestige. Ils étaient estimés jusqu’à ce que les femmes se retrouvent en majorité à faire des études de droit ou de médecine, et à réussir les concours en nombre. Bien sûr, certaines spécialisations permettent de genrer, et le métier de chirurgien – peu importe la spécialisation – garde du prestige car il est encore dominé par les hommes. Autrefois, le maître d’école était l’homme du savoir, que l’on respectait, comme un notable dans un village pour un niveau d’études bien plus bas qu’aujourd’hui. La profession s’est excessivement féminisée, dorénavant, on peut se permettre de menacer et de frapper une enseignante. Les emplois du soin – dit du care – sont en très grande majorité occupés par les femmes. Pour les fonctions dites peu qualifiées mais qui contribuent à la bonne marche de nos sociétés, ce sont encore les femmes qui les occupent en très grande majorité avec des horaires très compliqués et une rémunération basse et indécente.
On entend très souvent que les femmes gagnent – perdent ? – 20 ou 23% de moins que les hommes sans qu’il soit précisé que ce chiffre est un écart moyen, le résultat d’une moyenne arithmétique, sans subtilités. Ceteris paribus – toutes choses étant égales par ailleurs -, il y a peu d’écart de salaire pour le même poste, les mêmes « qualification, expérience et ancienneté » entre un homme et une femme. On observe cet écart car les femmes sont confrontées à une discrimination à l’embauche et à la promotion, qui aboutit à une ségrégation horizontale et verticale. Même si depuis des décennies, elles sont plus diplômées que les hommes, elles se retrouvent cantonnées dans un nombre restreint de postes considérés comme peu ou moins qualifiés, ou sont empêchées de monter dans la hiérarchie sous prétexte d’un moindre investissement ou d’une moindre disponibilité de celles-ci, qu’elles soient mariées ou non, qu’elle aient des enfants ou non. Une sorte de réflexe pavlovien chez les employeurs. Ceci explique donc l’écart salarial calculé selon une moyenne arithmétique qui ne prend pas en compte cette ségrégation et qui fait dire presque n’importe quoi à certains commentateurs des ondes radiophoniques ou des plateaux de télévision, qui ne travaillent pas leur sujet.
Il y a quelques années, une étude allemande avait signalé l’importante différence de richesses (revenus et patrimoine) entre les allemandes et ces messieurs. Celles des femmes représentaient seulement 50% de celles des hommes. En France, selon l’Insee, en 2021, au-delà de l’écart de revenus entre les sexes de 24%, ceux-ci sont aussi plus dispersés chez les femmes avec des salaires plus bas et des salaires dans la fourchette haute moins élevés. À la retraite, les femmes ayant occupé plus de postes à temps partiel ou ayant quitté, plus ou moins longuement, le monde du travail pour travailler gratuitement dans le foyer, la différence s’accentue, et elles sont plus souvent que les hommes en situation de pauvreté. Quant au patrimoine – ensemble des biens immobiliers et financiers – l’étude en de Marion Leturcq et de Carole Bonet (2020, Ined) souligne que : « l’écart moyen de patrimoine entre les hommes et les femmes est passé de 7 000 € en 1998 à 24 500 € en 2015« . Elles l’expliquent ainsi : « Elle tient principalement à l’évolution des régimes matrimoniaux. De moins en moins de couples se marient sous le régime de la communauté des biens réduites aux acquêts (régime par défaut attribué aux couples mariés qui n’ont pas établi de contrat de mariage). Autrement dit, les couples optent de moins en moins pour un régime juridique qui met leur patrimoine en commun à partir de la date du mariage. Les inégalités en début d’union ont particulièrement progressé dans les couples mariés ou pacsés ayant un régime de séparation de biens. Dans les couples qui ne vivent pas sous le régime de la communauté, les inégalités sont ensuite creusées par la moindre capacité d’épargne des femmes par rapport aux hommes« .
On apprend aussi que les hommes qui divorcent peuvent déduire les pensions alimentaires des revenus imposables, ce qui serait plus avantageux que les économies d’impôts des demi-parts du quotient familial. Double peine.
Le coût des hommes
Dans son ouvrage « Le coût de la virilité », l’historienne Lucile Peytavin a fait l’effort de calculer ce que le comportement des hommes coûte à la société française, quelque 95 milliards d’euros. Plusieurs chiffres (de 2020) pour planter le décor : 96,5% des personnes incarcérées sont des hommes. On évoquera la situation des femmes en prison (3,5% des incarcérations) dans un prochain article car le traitement des prisonnières est là aussi différencié. Là encore nous assistons à une… double peine.

Dans une interview au journal Le Monde, la chercheuse affirme que : « … les hommes sont les auteurs de 99 % des viols, 97 % des agressions sexuelles, 86 % des homicides, 84 % des accidents mortels sur la route, 95 % des vols avec violences. Ce constat concerne aussi bien le trafic de drogue dans les quartiers pauvres que la délinquance en col blanc dans le milieu de la finance, si bien que le premier critère définissant le profil des délinquants et des criminels est le sexe masculin. Or, ces comportements ont un coût. Les moyens déployés en matière de police, de justice, de santé n’avaient, curieusement, jamais été calculés« .
Imaginez le nombre de personnes rémunérées – policiers, gendarmes, magistrats, personnels pénitentiaires – pour endiguer crimes et délits. Bien souvent, ce sont des crimes ou des comportements à risque qui ont des répercussions sur la vie ou la santé de la personne concernée ou des personnes qui ont été blessées ou tuées, et impliquent d’autres corps de métier : pompiers, médecins, infirmiers, aide-soignants. Ceci n’est pas exhaustif. Ajoutons à cela la construction et l’entretien de bâtiments consacrés, le coût des équipements.
Comme Lucile Peytavin l’explique en introduction de son livre, il ne s’agit pas de tomber à bras raccourcis sur les hommes car elle affirme que le comportement violent masculin n’est pas de l’ordre de la nature, de la biologie – la testostérone a bon dos – mais elle souligne que si la société valorise ces comportements virils voire virilistes, cela a un coût financier énorme pris en charge par toute la société dont les femmes qui en sont les premières victimes.
Et l’interrogation est la suivante : pouvons-nous imaginer un parti politique qui évoquera l’éventualité d’une compensation financière, d’une exemption d’une partie des impôts pour les femmes, soit d’une concentration du financement de tous ces coûts sur les hommes ? Évidemment, la réponse doit être plus complexe mais il est urgent de régler les curseurs, et qu’aux responsables incombent les réparations. Bref, une variante de « Tu casses, tu répares ».
Pendant ce temps…
L’administration américaine passe la loi Safeguard American Voter Eligibilit (SAVE) censée lutter contre la fraude électorale dont on sait pourtant quelle est, malgré la simplicité et la facilité de l’exercice du vote outre-Atlantique, pratiquement inexistante dans le pays. Cette loi pourrait limiter le droit de vote des femmes mariées ayant changé de nom légalement comme il ne correspond plus à celui inscrit sur leur acte de naissance. Elle aura des conséquences négatives aussi sur le droit de vote des personnes racisées.
La chose immonde orangée à l’origine du départ des troupes américaines concentre l’attention sur sa personne insignifiante et détourne notre regard du sort monstrueux des femmes afghanes emmurées vivantes par les Talibans qu’elle a laissé s’installer. Double peine.
Les va-t-en-guerre vont concentrer les dépenses sur ce qui va encore ruiner au sens propre comme au sens figuré les vies des femmes et des enfants.
Quand on s’émeut de l’exigence au président Volodymyr Zelensky par la chose orangée, pantin de Poutine, et par le barbu sensible aux idées suprémacistes, pantin de Thiel, de réparer les dégâts dont son pays est victime, on peut légitimement s’émouvoir que l’on fasse peser aux femmes le coût du virilisme dont elles sont victimes.


