Salles obscures #12 | Celles qui ne se soumettent pas

Dans la série Salles obscures, je vous propose cette semaine mon avis sur le dernier long-métrage, La petite dernière, de la talentueuse – et très discrète – Hafsia Herzi, réalisation qui a réjoui les critiques et le jury du dernier festival de Cannes, et sur une plus grosse machine – américaine « of course » -, Une bataille après l’autre, fiction cinématographique de Paul Thomas Anderson, qui enthousiasme les spectateurs et les critiques, pour de très bonnes raisons.
L’association de ces deux films, pour évoquer des insoumises, pourra peut-être surprendre quand la critique résume souvent le succès du film du cinéaste américain aux performances de Leonardo di Caprio et de Sean Penn. Ce sont les personnages féminins qui nous intéressent ici.
Nous nous attacherons aux personnages joués par Teyana Taylor et Chase Infiniti, la mère et la fille, la première résistante et combattante, la seconde qui, malgré elle, va marcher sur les pas de sa mère. Et nous suivrons le parcours de Fatima, jeune fille de banlieue en introspection plutôt qu’en lutte contre les autres.

crédit photo : jason hawke

cou nu d’une femme en noir et blanc

Sélectionné au festival de Cannes 2025 : queer palm et prix d’interprétation féminine pour Nadia Melliti
Réalisation et scénario : Hafsia Herzi, d’après l’autofiction La Petite Dernière de Fatima Daas
Photographie : Jérémie Attard
Décor : Dièné Bérété
Musique : Amine Bouhafa
Chef-monteuse : Géraldine Mangenot
Montage : Dirk Meier
Les actrices : Nadia Melliti, Park Ji-Min
Genre : drame – 2025

Hafsia Herzi a réussi à ne pas tomber dans le piège d’un scénario convenu, parsemé de séquences que l’on a vues maintes et maintes fois dans des films. Pour l’anecdote, on fait vraiment toujours des films avec des scènes de douches sans fin après un choc psychologique, de portes défoncées d’un coup de pied – la blague -, ou de personnes qui s’enfoncent dans l’eau du bain, etc. Mais qui fait cela dans la vraie vie ?
Ici, aucune scène familiale de disputes ou de rejet. Parce que si l’homosexualité de la jeune fille est sous-entendue, devinée, elle est tue.

Elle est faite pour être cinéaste. C’est naturel pour elle. […] Elle ne complique rien, il n’y a pas de question de vie ou de mort, il n’y a pas d’ego sur-dimensionné. Elle positionne ce métier à sa juste place.

Dans So film, Djanis Bouzyani, acteur et ami.

Le film, une commande faite à Hafsia Herzi, est adapté du roman éponyme d’auto-fiction de Fatima Daas – pseudonyme de la romancière. À la lecture, la cinéaste «  a dit oui tout de suite » .
«  J’ai aussi envie de parler de gens qu’on ne voit pas assez souvent au cinéma, comme dans Bonne mère. La petite dernière prolonge ce geste » .
Quand on se contente d’un résumé du film, ou de certaines critiques dans les journaux, on imagine, à tort, que l’héroïne n’a que deux facettes : musulmane et lesbienne. Point. Et c’est tout le génie de Hafsia Herzi de nous présenter, avec une chronologie parfois accélérée, une jeune fille, au début du film, lycéenne, à la fois footballeuse, croyante et pratiquante, bonne copine d’adolescents boutonneux à la libido mal contrôlée, plus tard étudiante, bonne copine avec une autre bande plus parisienne, a priori plus ouverte, une taiseuse qui brave les interdits, qui s’interroge mais qui ne remet pas en question qui elle est, et qui n’abandonne pas sa foi mais la questionne. Une taiseuse qui nie, peut-être parce qu’elle considère que son orientation sexuelle n’intéresse qu’elle, que son corps porté vers les femmes n’est qu’une de ses nombreuses facettes. Fatima est multiple. Entre autres, elle est lesbienne. Entre autres, elle est musulmane.
Les hommes ne sont pas absents de la réalisation mais ils sont relégués au second plan. Si dans le roman, la protagoniste est aux prises avec un père autoritaire et traditionaliste, dans le film, la réalisatrice a choisi de le planquer dans le salon, avachi sur un canapé, donnant des ordres à une épouse qui a le sens de la répartie. Il défend, tout comme la mère, sa « petite dernière » face aux remarques normées de ses sœurs. Quel homme voudra d’elle, elle qui ne s’habille pas de façon féminine et ne se maquille pas ? On évite ainsi des séquences « cliché », qui existent sûrement dans la vraie vie, mais qui, à l’écran, n’apporte rien au propos du film.
À plusieurs reprises, le son de la prochaine scène déborde sur celle de la précédente. C’est un effet qui souligne la porosité des univers dans lesquels évolue la jeune femme : la cour d’école, la famille, le terrain de jeux, l’amphithéâtre, les bars et lieux de nuit lesbiens, la mosquée. Hafsia Herzi filme au plus près du visage de son actrice, Nadia Melliti, couronnée d’un prix d’interprétation à Cannes, pour ne pas manquer la moindre émotion, la plus petite hésitation, d’autant que la logorrhée appartient aux autres protagonistes. Fatima, elle, économise ses mots.
À la recherche de soutiens financiers, beaucoup de portes se seraient fermées. La cinéaste a rencontré beaucoup de phobies et de réticences, ce qui d’après elle, l’a encore plus motivée à aller jusqu’au bout du projet. Il semblerait que, depuis la sortie, elle soit sous surveillance policière. C’était donc le bon moment pour sortir ce film. Pour mettre la lumière sur celles qui bravent les traditions et les interdits, sur les plus courageuses qui ne se cachent pas derrière l’écran d’un ordinateur.

Réalisation et scénario : Paul Thomas Anderson
Musique : Jonny Greenwood
Directeurs artistiques : Andrew Max Cahn, May Mitchell
Photographie : Michael Bauman
Montage : Andy Jurgensen
Les actrices : Teyana Taylor, Chase Infiniti
Genre : thriller – 2025

Ce film est le film le plus coûteux qu’ait imaginé Paul Thomas Anderson. Oui, Leonardo di Caprio est excellent. Il campe un ancien activiste, lesté par un chagrin d’amour et complètement dépassé par les événements. Oui, Sean Penn joue (?) le rôle d’un suprémaciste – doit-on vraiment préciser « blanc » – qui allie à la fois ridicule et virilisme, qui traîne sa silhouette corsetée par sa haine envers les Autres, les noirs, les latinos, les femmes, n’en jetez plus.
Et non, ce qui nous intéresse dans cette adaptation, paraît-il très libre du roman de Thomas Pynchon, Vineland, ne sont pas ces semi-héros, l’un vautré sur son canapé dans la fumée de ses pétards, l’autre à la mâchoire serrée, au regard bleu de nazi, tout en mouvement et en recherche d’une prochaine proie. Le roman de l’auteur américain situait l’action dans les années 60 et 80, les années Reagan. Paul Thomas Anderson n’en retient que quelques éléments – principalement la relation père-fille -, et déplace les événements plus près de nous.
D’une certaine manière, le cinéaste américain auquel on doit le film choral Magnolia, ou The Master, l’un des derniers films de Philip Seymour Hoffman, et tout récemment le délicieux vintage Licorice Pizza, situé dans les années 70, a choisi un parti pris féministe de « pussy warriors » – de guerrières à chatte -, et c’est rafraîchissant à l’époque que nous vivons. Les leaders ici sont les femmes, majoritairement noires. Elles s’introduisent dans les camps d’arrestation aux abords des frontières, elles neutralisent les gardiens armés jusqu’aux dents, elles les forcent « à se mettre au garde à vous » – ceux qui ont vu le film comprendront -, elles braquent les banques, elles font sauter des dispositifs pour déstabiliser une politique nationale de violence envers les minorités et pour financer leurs actions.
Certaines critiques ne seront pas d’accord car elles pensent que c’est un film qui renoue avec les clichés sur les femmes noires, et ce qui est parfaitement leurs droits. Je pense exactement le contraire quand on sait que la seule communauté digne lors des dernières élections présidentielles américaines fut précisément celle des femmes noires qui, dans une immense majorité, ont refuse de voter pour le décérébré orangé, pour l’un des hommes qu’elles savaient dangereux pour elles… et pour le monde entier.

Trouver Chase a rendu cela inévitable : « C’est parti. Rien ne peut nous arrêter. » J’ai trouvé la fille qui est le personnage le plus important pour moi.

Paul Thomas Anderson, 18 septembre 2025, L.A. Times

On comprend néanmoins la position d’Ellen E Jones dans The Guardian, qui soulève la question des stéréotypes des femmes racisées, ici les femmes noires dans le cinéma. C’est dans un contexte de contre-révolution et de contre-culture que, pour ma part, je vois Perfidia Beverly Hills et, 15 années plus tard, sa fille Willa/Charlene prendre les commandes pour s’opposer à la haine, à l’autocratie, à la violence ou déjouer les pièges du masculinisme. D’aucuns diront que ce film est d’actualité lorsque l’on voit ce qui se passe aux États-Unis. Mais ces événements ne sont pas des nouveautés, « Cette histoire aurait pu être racontée il y a 20 ans », affirme Paul Thomas Anderson à propos de Une bataille après l’autre. « Cette histoire aurait pu être racontée au Moyen Âge. On pourrait même la transposer dans l’espace. »
Je ne vois pas ces deux femmes noires caricaturées, je vois deux femmes qui mettent tout leur courage, toutes leurs forces et leur intelligence à se dresser et à faire face à leurs ennemis de toujours.
Dans l’interview du Los Angeles Time, le cinéaste explique : « Je pense que ma philosophie est la suivante : si vous courez aussi vite que possible vers l’avenir, vous n’aurez peut-être pas besoin de vous retourner pour regarder derrière vous. Après tout, il n’y a rien d’autre que le passé derrière vous. »
Ce sont les femmes de l’Avenir.

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces deux fictions ont été visionnées respectivement aux cinémas UGC-Les Halles et Le Louxor.

Inscrivez-vous pour recevoir ma newsletter mensuelle !

Pas de spams ici ! Consultez la politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut