Je vis dans un système où les mots sont capables d’ébranler toute la structure du gouvernement, où les mots peuvent s’avérer plus puissants que dix divisions militaires.
En 2024, la moitié de la population de la planète avait été appelée aux urnes. Une élection concentrait tous les regards, celle qui a abouti au second – et dernier ? – mandat présidentiel de « fat pumpkin » – la grosse citrouille – qui nous avait promis haine et malheurs et qui, jusqu’ici, a rempli toutes ses promesses. Il l’avait annoncé pendant la campagne – quand on arrivait à suivre les logorrhées de ce vieil homme aux incapacités cognitives -, et il accomplit tout ce que les hommes qui l’ont mis au pouvoir lui demandent de faire, tout en se servant au passage, lui et sa famille.
En 2025, les élections – notamment sur le continent européen – sont importantes à observer et à analyser car la haine et le discours populiste n’appartiennent pas qu’aux tyrans américains. Ils se sont répandus depuis des décennies sur nos terres avec la complicité des hommes et des femmes politiques corrompus, influençables et influencés, dont les récits sont empreints d’une petite musique qui nous a préparés – depuis au moins vingt années -, inconsciemment, à accepter le pire, avec un vocabulaire choisi, bien entretenu parfois par des hommes politiques au-dessus de tout soupçon. Ce sera l’objet d’un prochain article, comment un discours de propagande « soft » s’est introduit dans nos esprits – même les plus vifs – pour mieux nous endormir, pour mieux nous faire renoncer, pour mieux nous faire accepter.
De ces élections, cette année, nous avons déjà évoqué, celles de la Pologne, ici, et de la Roumanie, là. Les Polonais, par une courte victoire, ont choisi un président d’extrême-droite, en cohabitation avec le gouvernement libéral-conservateur et pro-Europe de Donald Tusk. Les Roumains, à la grande surprise des observateurs, ont résisté à la montée de la haine, malgré l’ingérence russe, notamment via les réseaux sociaux et d’autres affaires de corruption.
En République tchèque, nous avions fait connaissance avec l’un des candidats, Andrej Babiš, un énième milliardaire populiste, co-fondateur du groupe politique Patriotes pour l’Europe, au sein du parlement européen, de notre marchand de tapis préféré, Viktor Orbán. Les élections législatives, les 3 et 4 octobre derniers, étaient scrutées avec attention par les instances européennes, échaudées par les mouvements anti-Europe, et redoutant un troisième « larron », main dans la main avec la Hongrie et la Slovaquie.
crédit photo : ryan lum

Un peu de géographie… et beaucoup de politique
Pour évoquer la République tchèque, il est indispensable de revenir à la Tchécoslovaquie et à deux périodes cruciales pour ce pays d’Europe centrale. Après la dissolution de l’empire austro-hongrois en 1918, à la fin de la seconde guerre mondiale, la Tchécoslovaquie – qui était constituée des États actuels de la Tchéquie et de la Slovaquie ainsi que de la Ruthénie subcarpathique (aujourd’hui ukrainienne) – proclame son indépendance le 28 octobre. De cette date au 15 mars 1939, et de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’en 1992, le pays connut différentes formes constitutionnelles, et pendant la dernière guerre mondiale, il fut occupé par l’Axe – dit l’Axe Rome-Berlin-Tokyo – constitué des 3 pays en guerre contre les alliés. En 1945, la troisième république tchécoslovaque tente de garder son indépendance mais les différents accords ou traités signés à la sortie du conflit ont déjà décidé du sort du pays qui se retrouve sous le joug du grand frère russe qui récupère le territoire de la Ruthénie subcarpathique pour son pays satellite : l’Ukraine.
On ne peut présenter le pays sans mentionner « le printemps de Prague » – à ne pas confondre avec le coup de Prague qui installe le parti communiste tchécoslovaque au pouvoir en février 1948 -, resté dans la mémoire collective grâce entre autres à Milan Kundera et son célèbre roman L’insoutenable légèreté de l’être. Son initiateur, Alexander Dubček, premier secrétaire du parti communiste – en 1968 et 1969 – tente d’instaurer un programme de « socialisme à visage humain » – liberté de la presse, d’expression et de circulation, démocratisation de la vie politique et décentralisation de l’économie – mais se heurte à l’opposition de Moscou qui envoie les chars des troupes du Pacte de Varsovie envahir la capitale tchécoslovaque, dans la nuit du 20 au 21 août 1968. On comptabilise une centaine de morts durant les événements, et suite à cette invasion, on assiste à de nombreuses manifestations non violentes dans la capitale ainsi qu’à un exode d’une partie de la population. Du programme d’Alexander Dubček restera une proposition d’égalité des nations tchèque et slovaque dans une république fédérale.
En 1992, dans un contexte de « glasnost » – transparence – et de « perestroïka » – reconstruction -, et de réformes économiques et sociales menées par Mikhaïl Gorbatchev, président du Soviet suprême puis de l’U.R.S.S., la Tchécoslovaquie connaît une dissolution en deux républiques, la tchèque et la slovaque, au grand regret de Václav Havel qui démissionne de sa fonction de président le 20 juillet.
Après un accord d’association entré en vigueur en 1996, le début des négociations d’adhésion à l’Union européenne commence en 1998, et la Tchéquie devient membre – comme 9 autres pays – de l’Union européenne.
Qui est Andrej Babiš ?
Andrej Babiš est donc de retour. Il est parfois surnommé le « Trump tchèque », ce qui doit le flatter. Le milliardaire – encore un autre – a été au pouvoir de 2017 à 2021, et – devinez quoi -, il en a été écarté pour des affaires de corruption. Surprise… ? Non.
Avec son parti Action des citoyens mécontents ANO – qui signifie « oui » en tchèque -, il a certes cette fois-ci remporté la première place – 34,5% des votes – mais il n’a pas réussi à obtenir une majorité à la chambre basse du parlement, qui compte 200 sièges.
A l’origine, ANO, association créée en 2011, devenu parti politique en 2012, était un mouvement centriste et pro-européen qui a rapidement été transformé en mouvement populiste aux relents anti-immigration. L’homme a officiellement fait fortune dans l’industrie agro-alimentaire, et après avoir gagné les élections législatives de 2017, il a été battu en 2021 par une coalition centriste et ce, de justesse, malgré l’accumulation de malversations révélées entre autres par les Pandora papers. En 2021, Andrej Babiš était le deuxième homme le plus riche de la République tchèque, avec une fortune estimée à 3 milliards d’euros – il a rétrogradé à la 7ème place en 2025 -, et ses précédentes transactions commerciales avaient induit un conflit avec l’Union européenne qui perdure.
Voici la liste des exactions qu’il est facile souvent d’oublier. La République tchèque ne fait pas exception. En France, nous avons également la mémoire courte sur les « affaires » des uns, des unes et des autres… Pour la petite blague, l’oligarque avait accédé au pouvoir avec la promesse, entre autres, de lutter contre la corruption. Les faits font mal :
- conflit d’intérêts relatif aux subventions européennes versées au conglomérat Agrofert qu’il a fondé et placé dans un fonds fiduciaire,
- montage d’une structure offshore particulièrement complexe utilisée pour financer l’achat d’un manoir de 15 millions d’euros, dans le sud de la France, à Mougins. D’après les Pandora Papers, en 2009 – il n’était pas encore entré en politique -, le magnat avait transféré cette somme via une série de prêts secrets passés par trois sociétés offshore : de Blakey Finance Limited, basée dans les îles Vierges britanniques, à Boyne Holding LLC, une société basée à Washington DC, puis à sa filiale SCP Bigaud à Monaco. si le montage n’est pas illégal, il est souvent utilisé pour dissimuler l’origine des fonds,
- inculpation pour fraude dans le cadre de l’affaire « Stork’s Nest », dans laquelle il est soupçonné d’avoir obtenu frauduleusement 2 millions d’euros de fonds européens pour construire un hôtel.
De 2014 à 2017, l’homme a occupé le poste de ministre des finances dans le gouvernement de Bohuslav Sobotka, membre du Parti social-démocrate tchèque (ČSSD), et suite aux élections législatives est devenu le premier ministre d’un gouvernement de coalition avec le ČSSD, avec l’appui du parti communiste, les autres partis politiques refusant toute alliance avec un homme aux nombreuses « affaires ».
Les incertitudes d’une politique à venir
Les élections ont donc eu lieu au début de ce mois mais il reste encore à Andrej Babiš à former un gouvernement. Il se retrouve dans une situation de cohabitation avec Petr Pavel qui l’avait battu aux élections présidentielles de mars 2023, soutenu par la coalition de centre-droit Ensemble, qui regroupe trois partis politiques libéral-conservateurs, pro-européens.
Les pourparlers ont commencé dès le lendemain des élections avec le président tchèque, et il risque de trouver une résistance. Petr Pavel a demandé en début de semaine, lundi 27 octobre, à Andrej Babiš de former un gouvernement, et surtout il a réitéré ses conditions sur « une orientation pro-occidentale » pour le pays et « la préservation de toutes les institutions d’un État démocratique ».
Les partis traditionnels ont réaffirmé leur refus de collaborer avec un gouvernement d’Andrej Babiš qui devra se tourner vers deux partis politiques marginaux, Liberté et démocratie directe (SPD) et La voix des automobilistes – si, si – qui ne seront peut-être pas les plus disciplinés. S’ils se présentent de droite, ces deux partis sont vus par d’autres observateurs comme des copies de Alternative für Deutschland – le parti d’extrême-droite en Allemagne – ou de MAGA. Le paysage politique, en Tchéquie, n’a plus vraiment de forces de gauche, et le curseur s’est déplacé durablement très à droite.
Dans le programme de ANO de 2025, le richissime homme politique s’est engagé à : plafonner les prix de l’énergie, abaisser l’âge de la retraite – fixé actuellement à 64 ans et 4 mois -, réduire les impôts des particuliers et des entreprises, lutter contre le programme écologique et le pacte migratoire de l’Union européenne. Quant au sujet fort de nos terres européennes – à savoir l’agression de l’Ukraine par la Russie – il a affirmé lors de sa campagne vouloir se rapprocher des groupes politiques favorables à l’arrêt des soutiens envers l’Ukraine.
Dans un article de Politico, ce mercredi 22 octobre, Jan Lipavský, ministre des affaires étrangères du gouvernement sortant, alerte l’Union européenne du danger que constituerait la politique à venir d’un gouvernement mené par le magnat tchèque qui a pourtant assuré ne pas vouloir de confrontation avec les institutions européennes, tout en le promettant pendant sa campagne, vous suivez ?
Les promesses et l’ambition d’Andrej Babiš vont se confronter au réel. Ces dernières années, par ailleurs, la Tchéquie a été un soutien de l’Ukraine agressée par la Russie, et a lancé un programme d’approvisionnement en munitions qui a permis de rassembler les ressources de l’ensemble du bloc afin de livrer plus de 3 millions d’obus à Kiev. Les diplomates russes ont maille à partir aussi avec la République tchèque et ne peuvent se déplacer comme ils veulent à l’intérieur du pays.
Les analyses divergent ainsi sur le pouvoir de nuisance d’une future politique du gagnant des dernières élections législatives. Certains voient, chez Andrej Babiš, une marionnette de Viktor Orbán, en très mauvaise position au sein de la Hongrie – on y reviendra -, et d’autres considèrent que l’homme est plus pragmatique qu’idéologue. Si la Tchéquie souffre d’une politique anti-européenne en voyant une manne se tarir, ou si les affaires de l’entrepreneur en pâtit, alors nombre de promesses faites à ses électeurs s’envoleront.
Par ailleurs, le système parlementaire est bicaméral, et il s’affrontera au Sénat qui peut opposer son veto à toute proposition de loi électorale ou de modification constitutionnelle, et doit approuver les juges nommés à la Cour constitutionnelle.
Mais il faut rester vigilant si l’on garde en tête ce qu’a fait le premier ministre hongrois à son pays, qui ne pourrait plus accéder à l’Union européenne car il n’en respecte plus les critères d’adhésion.
Attendons donc la nomination des membres du prochain gouvernement tchèque, nous en avons maintenant l’habitude, ici, en France.
Pendant cette année électorale…
… la Moldavie a montré par le vote de ses citoyens qu’elle voyait son avenir dans les bras de l’Union européenne. Le parti de l’actuelle présidente, Maia Sandu, a remporté les élections avec 50,03% des votes tandis que le parti du bloc pro-russe n’en récoltait que 24,26% malgré, pour ne pas changer, les ingérences de l’agresseur russe.
… les Géorgiens défilent chaque soir, sans relâche, avec un grand courage, depuis près d’une année, suite aux élections législatives de 2024, volées selon les partis d’opposition, par le Rêve géorgien, parti populiste, autoritaire et pro-russe.
… nous retrouvons notre autocrate magyar, Viktor Orbán, en pleine déprime sentimentale, après que son « best friend forever » d’outre-Atlantique, l’a lâché sur les sanctions américaines contre les compagnies pétrolières et gazières russes. Selon Politico, le premier ministre Hongrois étudierait la façon de contourner ces sanctions. Parallèlement, les citoyens affluent dans les rues de Budapest et ont trouvé un nouveau leader en la personne de Péter Magyar, un ancien de son parti Fidesz, qui a créé le sien, Tisza, dont on a déjà parlé ici.


