Salles obscures #4

Il est de ces films que l’on hésite à aller voir car on ne sait pas si on va réussir à supporter encore le sujet des camps de concentration. Puis on se dit que ce n’est justement pas le moment – ce n’est jamais le moment – de fermer les yeux. Jonathan Glazer a réussi avec son dernier long-métrage, La zone d’intérêt, à mettre les spectateurs face à la monstruosité de l’indifférence.

Affiche Zone of interest

Réalisation et scénario : Jonathan Glazer
Décors : Chris Oddy
Photographie : Łukasz Żal
Montage : Paul Watts
Musique : Micachu
Direction artistique : Joanna Kus, Katarzyna Sikora
Montage son et sound design : Johnnie Bur

Die Sachlichkeit, die Sache. Ces mot sont très importants pour comprendre ce qui se passe dans cette maison fleurie jouxtant le plus grand camp de la mort, Auschwitz-Birkenau. Die Sachlichkeit ou l’objectivité, la factualité. Die Sache ou la chose. Les nazis allemands fondent leur idéologie en tenant le plus éloignés le romantisme, la sensiblerie qui auraient affecté (infecté ?) la société et la culture allemandes. Place au professionnalisme. Dans cette Allemagne industrielle du 20ème siècle, il faut être détaché, froid, efficace. Les prisonniers du camp sont réifiés, l’empathie est évacuée.

Zone of Interest – Bande-annonce

La « zone d’intérêt » est ce périmètre de 40 km2 autour du camp, installé en Pologne, où 400 entreprises allemandes – IG Farben, Agfa, Basf, Bayer, Siemens, Degesch, l’Union Werke, Daw – profitent de la main d’oeuvre qui n’a pas été exterminée, affamée, torturée, pour leurs propres intérêts économiques. Et le sujet est là, après une longue période de récession et de dépression économiques, les citoyens allemands n’ont qu’une obsession : consommer, posséder, accéder à des richesses, louer le matérialisme. Ils colonisent la Pologne et ses citoyens dont ils méprisent le côté rustre, paysan, grossier.
Certains critiques ont reproché au cinéaste de ne rien montrer de qui se passait dans le camp, et c’est pourtant ce qui fait toute la force du film, car il respecte ce que beaucoup pensent, on ne peut montrer l’indicible.

L’Holocauste est d’abord unique en ceci qu’il édifie autour de lui, en un cercle de flammes, la limite à ne pas franchir parce qu’un certain absolu de l’horreur est intransmissible : prétendre pourtant le faire, c’est se rendre coupable de la transgression la plus grave.
Claude Lanzmann

De la médiocrité des SS ou des nazis, on en avait eu un aperçu avec notamment la banalité du mal inscrite dans La mort est mon métier de Robert Merle qui analyse déjà le rôle de Rudolph Höss, commandant du camp, l’un des architectes de l’extermination de masse. Jonathan Glazer projette, avec brio, le vide intérieur et la faille empathique des protagonistes sur grand écran, servi par les deux acteurs principaux, Sandra Hüller et Christian Friedel.
Ce film n’est pas vraiment – comme on peut le lire – une adaptation d’un roman – considéré comme raté – de Martin Amis. C’est juste la partie de la vie domestique du nazi qui a inspiré le cinéaste britannique, la vie familiale, banale, de celui qui retire sur le seuil de son domicile ses bottes tachées de sang.
« Paradisiaque », « espace vital », « maison du bonheur », voici les termes que l’on entend pour évoquer la maison de la famille du commandant du camp d’Auschwitz, maison entourée de jardins, agrémentée d’une piscine, d’une serre, tout cela entretenu par quelques prisonniers qui ont encore la force de pousser une brouette.
Les activités de loisir et les repas de famille se déroulent comme dans une famille normale, mais il y a les fissures : ce bébé qui pleure jour et nuit, surveillé par une nounou à bout de forces, qui s’alcoolise, cette fillette somnambule que le père retrouve chaque nuit dans les escaliers, ce petit garçon qui joue seul, dans son monde intérieur, comme s’il se protégeait, martyrisé par l’aîné, adolescent, déjà contaminé par l’apathie et le sadisme, le père, lui-même, présenté en violeur, avec un hygiénisme pathologique, le regard vide tout au long du film, pour mieux appuyer le manque d’émotion même lorsqu’il dit « je t’aime » à son canasson.
Enfin, il y a la mère, le summum de la banalité – magnifiquement interprétée par Sandra Hüller – mariée jeune à son Rudolph qui, en gravissant si rapidement les échelons, lui fait accéder à un niveau social et économique sensiblement supérieur à ce qu’elle aurait pu espérer, elle, fille de la femme de ménage de madame Esther Silbermann. Elle s’amuse et s’enorgueillit que les autres épouses des officiers l’appellent la « reine d’Auschwitz ». Ce statut, cette maison, elle y tient, elle s’y accroche quand une décision administrative vient bouleverser ses plans.
On ne voit pas les camps mais on en apprend l’organisation par des réunions qui planifient un génocide à grande échelle et une accélération de l’extermination. On ne voit pas les camps mais on entend les cris, réguliers, des juifs torturés, battus, assassinés. On ne voit pas les camps mais l’on entend le bruit constant des fours crématoires.
S’il y a des dialogues, ils n’envahissent pas le film car les images, les comportements suffisent à signifier l’horreur de l’indifférence. La musique de Micachu complète l’atmosphère d’horreur devant laquelle les spectateurs sont placés. Les images de la famille et de cette maison présentent des couleurs saturées et nous font penser à ces publicités des années 50 représentant des famille américaines heureuses de participer à la consommation des « 30 Glorieuses ».

Image du film – La jeune résistante polonaise

Il y a quelques faits de résistance de la population polonaise notamment de cette jeune fille qui, chaque nuit, se faufile dans les champs autour du camp pour dissimuler, ici et là, quelques pommes pour les prisonniers, qui rentre chez elle dans une famille typique qui ferme les fenêtres pour se protéger des fumées, et tire les rideaux pour ne rien voir. Pour l’anecdote, le réalisateur a rencontré une ancienne résistante, à l’âge de 90 ans, qui lui disait que « les gens de son village s’évanouissaient dans les rues en raison de la puanteur et l’idée que la famille Höss ne sentait rien est tout simplement impossible ».

Le cinéaste a multiplié les caméras et les micros pour une même scène, troublant ainsi les acteurs qui ne savaient sous quel angle ils allaient être filmés, et leur demandant aussi d’improviser. Si les images, le scénario, les couleurs, les plans sont importants, le son, ici, est presque le protagoniste principal, celui qui nous plonge dans le cauchemar, dans l’horreur, dans l’inqualifiable. Il a d’ailleurs été récompensé dans tous les festivals et autres cérémonies de remise de prix du cinéma, dans le monde entier.

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ce film a été visionné au cinéma UGC-Les Halles.

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