Le festival de Cannes vient de s’achever avec ce mélange toujours hétéroclite – parfois indécent – de vedettes du cinéma hollywoodien, tant appréciées et réclamées par les badauds en mal d’autographes ou de selfies, et d’une sélection qui se veut politique, engagée, concernée et… équilibrée. Est-ce conciliable ?
Cet événement se targue d’être le plus scruté et le plus important au monde de toutes les réunions des cinéphiles. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’éprouver un malaise devant tant de paillettes, de robes griffées, de botox mal utilisé, de sourires forcés sur un tapis rouge, sous une programmation musicale digne d’une foire à la saucisse. Le clou : l’attention de quelques minutes accordées lors de la cérémonie de remise des prix aux peuples opprimés… avant les petits fours et les quelques coupes.
Le film Les enfants rouges de Lotfi Achour est multi-primé. Il a été sélectionné dans des festivals peut-être moins « bling-bling », où néanmoins les amoureux et les nombreux acteurs du monde du cinéma se retrouvent avec ferveur et passion. Le cinéaste n’en est pas à son premier film. Il est intéressant de noter qu’il vient du monde du théâtre.
crédit photo : rob laughter
Du théâtre au cinéma

réalisation : Lotfi Achour
scénario : Lotfi Achour, Natacha de Pontcharra, Doria Achour et Sylvain Cattenoy
photographie : Wojciech Staron
sons : François Dumont
musique : Jawhar Basti et Venceslas Catz
montage : Malek Chatta
acteurs : Ali Hlali, Wided Dadebi et Yassine Samouni
genre : drame – 2024
prix et sélection : festival de Locarno 2024, Prix de la mise en scène et prix du public du festival de Saint-Jean-de-Luz 2024, Bayard d’or et Bayard de la photographie du FFIF de Namur 2024, mention spéciale du jury au Warsaw international film festival 2024, Yusr du meilleur film et Yusr du meilleur réalisateur du Red sea festival 2024, etc.
Plus de 80 prix pour ses courts-métrages : Ordure, Père, une comédie La laine sur le dos et un court d’animation, sombre, Angle mort.
Lorsque l’on sort de la projection du film de Lotfi Achour, on se précipite sur internet pour se renseigner sur sa filmographie. On apprend avec surprise, ou non, que ce talentueux cinéaste a commencé sa carrière artistique au théâtre. Il a mis en scène, par exemple, Macbeth pour la Royal Shakespeare Company. Sa binôme depuis ses débuts est Natacha de Pontcharra. Ils écrivent ensemble les textes que Lotfi Achour habille sur scène. Sa carrière théâtrale est pour l’instant plus fournie que sa carrière cinématographique. Mais sa carrière comme réalisateur a déjà fait le tour du monde par les sélections dans de nombreux festivals (Vancouver, Goa, Djeddah, Saint-Jean-de-Luz, Locarno, Varsovie, Cannes, etc.).
Son expérience du spectacle vivant l’a peut-être incité, du moins dans ce film, à combiner un univers brut et un monde onirique, qui peint la psyché du jeune Ashraf, qui nous rapproche de ses pensées intimes, de son intériorité.
Un indic, ça balance aux militaires ou aux terroristes ?
Rahma
Cette réalisation est inspirée d’un événement réel, d’une tragédie qui a touché deux adolescents, à peine sortis de l’enfance, de la région de Mghilla. Agressés par des terroristes réfugiés dans la montagne, l’un des deux, Nizar, est assassiné et le survivant, Ashraf, est sommé par les criminels de rapporter la tête de son cousin à sa tante, pour l’exemple. Quel exemple ?
Cet acte ignoble qui s’est passé le 15 novembre 2015 a marqué la société tunisienne. Il est resté méconnu du reste du monde notamment des Français, sous le choc des attentats qui ont endeuillé Paris deux jours auparavant. En Tunisie, ce fut l’événement qui a secoué tout un pays, traumatisant et bouleversant. Le contexte politique est compliqué, la société est polarisée et le pouvoir est aux mains d’un gouvernement autocrate qui associe des hommes politiques conservateurs réactionnaires à d’autres hommes politiques aux idées religieuses radicales.
Dans une interview à Cin’Ecrans, Lotfi Achour admet que cette tragédie l’obsédait tant, qu’au milieu de l’écriture d’une comédie, il a convaincu la production de faire un changement à 180 degrés pour se consacrer à cette réalisation. On sent l’homme de troupe car il rend hommage tant à ses co-scénaristes qu’à la production qui auraient influencé, pour le meilleur, le scénario.
Pour les enfants, j’avais envie, et même c’était presque une nécessité, de filmer des jeunes qui ont l’habitude de la montagne, Ali, il a un rapport organique à ces lieux, sa manière de s’asseoir, de ramasser une pierre, de marcher dans la montagne qu’il connaît, je voulais filmer cette aisance et ce réalisme.
L’ascension des flancs de montagne, parmi les chèvres, est joyeuse et taquine. Deux adolescents s’esclaffent, escaladent les rochers. Cette nature est préservée de tout bruit et de tout chaos de la ville lointaine. Aucune voiture, aucun autre être humain qu’eux deux, un horizon à perte de vue. Il paraît que les djihadistes sont là-bas, loin, derrière l’autre sommet. Le grand cousin, épris de liberté, amoureux de « ses » montagnes brave l’interdit de la famille. Il est le plus heureux des bergers, il sait aussi que là-haut il y a une source d’eau, dont vont se désaltérer ses compagnes caprines.
On ressent une solitude. Solitude ou isolement ? Après le drame, Ashraf descend, encombré par le chevreau délaissé par la mère et par le sac ensanglanté. Il trébuche, étourdi par ce qu’il vient de vivre. La scène a la longueur juste pour que l’on ressente la solitude de l’adolescent, son supplice, son traumatisme. Le hors-champ de la scène violente d’introduction explique que l’enfant est amnésique les premiers temps de l’agression et ne peut raconter. La famille et la communauté sont abandonnées ou exploitées par les acteurs politiques, militaires et médiatiques. Solitude ou isolement ?
Le choix du hors-champ est assumé et il apporte un effet extrêmement fort à la réalisation. Pour les terroristes, Lotfi Achour assume et revendique de ne « pas mettre leurs gueules » dans le film mais il a aussi choisi de ne pas donner de visages aux autorités, aux militaires ou aux journalistes, à tout ce qui fait institution dans le pays. Le film n’est pas une énième condamnation, plus ou moins réussie, du terrorisme islamiste. Il est l’ode à la liberté, à la montagne de Mghila, à une jeunesse qui a tout à gagner d’être éloignée de tout obscurantisme ou de toute exploitation politique et médiatique, une jeunesse qui a tout à gagner de se plonger dans la connaissance.
Le son est un autre personnage. Il vient renforcer en captant le vent la sensation de sécheresse dans la végétation éparse et brûlée de ce paysage désertique, rocailleux, aride et isolé. Le son aussi est desséché, dur comme ce vent qui râpe la peau.
Parfois, on se dit que l’image est un peu « poseuse », une belle photographie bien léchée mais ici elle apporte au scénario et à l’écriture ciselée, elle n’est pas « en trop », elle nous fait pénétrer le monde d’Ashraf, nous rapprocher de sa dimension spirituelle, féérique.
Le film se concentre sur la communauté, préservée – car isolée – jusqu’alors des maux et de la corruption de la société tunisienne. La caméra – et le spectateur – s’éprend surtout d’Ashraf et de son monde intérieur, d’Ashraf et de sa relation douce avec Rahma, la studieuse compagne du trio. Nizar continue de les accompagner, Nizar et son sourire éclatant, ses yeux rieurs, sa curiosité, sa générosité.
La caméra nous apporte tendresse et beauté.
Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Cette fiction a été visionnée au cinéma UGC-Les Halles.


