C’est le dernier article sur le cycle Louis Malle qui fut proposé, à la rentrée, par le cinéma Le Louxor, et présenté par Fabienne Duszynski, enseignante en cinéma à l’université de Lille.
De Louis Malle, nous connaissions sa diversité de thèmes abordés dans ses films, certains faisant polémique : prostitution infantile, inceste, suicide, la France collaborationniste et antisémite, le racisme. Très jeune, à l’âge de 24 ans, il reçoit avec Jacques-Yves Cousteau la Palme d’or au festival de Cannes (1956) pour un genre qu’il affectionne particulièrement, le documentaire. Il continuera d’en réaliser tout au long de sa carrière que ce soit en France (Vive le Tour !Humain, trop humainPlace de la République), en Inde (Calcuttal’Inde fantôme) et même aux États-Unis où il installe sa caméra dans une petite ville du Minnesota, s’introduit chez certains habitants et interroge les valeurs de cette communauté blanche et chrétienne (God’s country). La particularité de ce documentaire réside dans l’appréciation d’un temps long : le cinéaste débute le tournage en 1979, juste avant l’élection de Ronald Reagan, en lequel cette population mettait ses espoirs, et revient six années plus tard pour recueillir leurs sentiments et ressentiments sur la politique du Président républicain.
Ce que l’on savait moins de Louis Malle quand on n’est pas un cinéphile très averti, c’est son grand intérêt pour le théâtre. Il le montre dans ses derniers films, notamment dans My dinner with Andre, dont le projet n’avait pas convaincu les producteurs qui considéraient que le scénario relevait plus du théâtre que du cinéma, ce en quoi ils n’avaient pas forcément tort. Mais c’était faire fi du talent du cinéaste. De plus, les deux protagonistes qui jouaient leurs relations amicales et leurs débats existentiels étaient l’un dramaturge, l’autre metteur en scène de théâtre. À sa sortie et par la suite, ce film est devenu culte. Malgré le peu de moyens – ou grâce à cela – Louis Malle a fait répéter assidûment ses deux acteurs avant le début du tournage qui n’a duré que deux semaines. Il lui fallait, du fait d’un dialogue exigeant, maintenir toute l’attention des spectateurs, et son choix du « champ-contrechamp » est depuis étudié dans les universités américaines, tandis que les thèmes abordés et la mise en scène ont donné et donnent toujours lieu à toutes sortes d’interprétations d’aficionados.
On peut penser qu’à travers ce film, Louis Malle a touché d’une certaine manière à l’art du théâtre.
Quelques années plus tard, après une autre polémique (avec Alamo Bay) à laquelle il semble abonné, le réalisateur qui s’était exilé aux États-Unis, non pas pour une carrière hollywoodienne – intention que pourtant certains lui prêtaient – mais pour, comme en Inde, témoigner sur une culture différente, entame une deuxième carrière française avec le succès que l’on connaît.

Milou en mai | Vanya on 42nd Street

Affiche du film Milou en mai - Louis Malle
Affiche du film Milou en mai

Réalisation : Louis Malle
Scénario : Jean-Claude Carrière, Louis Malle
Photographie : Renato Berta
Montage : Emmanuelle Castro
Musique : Stéphane Grappelli, Wolfgang Amadeus Mozart, Claude Debussy
Son : Jean-Claude Laureux
Genre : comédie – 1990

Réalisation : Louis Malle
Scénario : David Mamet, d’après la pièce de théâtre Oncle Vania d’Anton Tchekhov
Photographie : Declan Quinn
Montage : Nancy Baker
Musique : Joshua Redman
Genre : comédie dramatique – 1994

Affiche du film Vanya on 42nd Street
Affiche du film Vanya on 42nd Street
J’avais peur de ces scènes si difficiles à mettre au point, où figurent jusqu’à douze personnages importants. J’avais peur aussi du mélange de ton. J’ai pensé à Renoir, le cinéaste que j’admire le plus et, modestement, j’ai tenté de retrouver son ironie, ses ambiguïtés.
Louis Malle – 1990

En 1990, avec Milou en mai, il aborde un sujet – mai 68 – qu’il a vécu plus ou moins de près selon les témoignages, et sur les événements duquel il revient une vingtaine d’années seulement après les faits.
On peut l’analyser comme une adaptation très libre de La Cerisaie de Tchekhov alors que Louis Malle, lui, a plutôt fait référence à La règle du jeu de Jean Renoir.
Alors pourquoi pense-t-on à Tchekhov ?
Si l’histoire est censée se dérouler dans la région de Bordeaux, la maison d’élection se situe bien dans le Gers, pour une raison – ou une condition – évoquée par certains : l’immense cerisier planté devant la demeure. Par ailleurs, lors du casting, le réalisateur avait exigé des comédiens qu’ils ne quittent pas le tournage, qu’ils fassent « troupe » pour, on peut l’imaginer, créer une cohésion et une illusion de famille. Pour l’anecdote, Isabelle Huppert pressentie pour le rôle de la fille de Milou, avait refusé cette condition et avait donc été remplacée par Miou Miou, choix nettement plus audacieux pour ce rôle d’une bourgeoise traditionnelle. On pourrait évoquer ici le manque évident de risques et d’originalité dans le choix des acteurs par ceux qui financent mais la surprise appartient rarement au casting. Il y a donc ce domaine familial, jadis florissant, mais qui désormais ne rapporte plus à ceux qui y sont restés ni à ceux qui se sont installés en ville mais profitaient jusqu’alors des rentes. Il y a le membre de la famille, qui s’est peut-être sacrifié pour s’occuper du domaine et de la mère vieillissante, il y a l’intellectuel, lui aussi en perte de vitesse et dont la pétillante seconde épouse attise le désir des autres mâles, il y a quelques éléments perturbateurs extérieurs à la famille, ici un notaire ridicule, là un routier excité et, surtout, il y a une famille qui se déchire pour des biens matériels, tout en discourant, lors d’un pique-nique gourmet, sur une vie utopique d’égalité des classes, à quelques mètres du pauvre bougre, le vieux jardinier, qui creuse la tombe de la mère décédée. Il y a la bonne, fidèle de la famille, qui bouleverse les plans du partage car elle devient héritière, et qui se fait culbuter par l’égocentrique Milou, comme un droit de cuissage, et il y a enfin les événements tenus au loin, ne parvenant aux oreilles des protagonistes qu’au moyen de la radio ou de quelques personnages venant de la ville. Tout un monde techkhovien. Le seul personnage qui pourrait trouver grâce à nos yeux est joué par la fille de Miou Miou, Jeanne Herry, future cinéaste, adolescente curieuse et observatrice de ce monde d’adultes avides, nombrilistes, ridicules, et qui attise d’ailleurs de la part du grand-père, Milou, des regards lubriques, et l’on ressent dans ce film une ambiance incestueuse, accentué aussi avec la scène d’un début de partouze familiale.

C’était un spectacle en quête d’une caméra, en quelque sorte. […] Je ne voulais pas tourner une adaptation de la pièce, comme avait pu le faire Andrei Konchalovski en son temps. Je trouvais plus beau de partir de la rue, de suivre ces acteurs qui se retrouvaient comme des voleurs, comme des squatters, dans cet endroit abandonné, et qui créaient la sophistication au milieu du chaos de New York. Ce que je voulais, c’est tourner un documentaire sur Tchekhov. Tout en faisant de Tchekhov un documentariste de nos vies.
Louis Malle – Télérama, 18 janvier 1995

Avec Vania on 42nd street, on retrouve les acteurs de My dinner with Andre, Wallace Shawn et Andre Gregory, mais aussi Julianne Moore qui était sur le point d’abandonner la carrière d’actrice. Avant la caméra de Louis Malle, cette pièce d’Anton Tchekhov, Oncle Vania, mise en scène par Andre Gregory à la demande de sa fille, était surtout une thérapie pour beaucoup d’entre eux et ils avaient décidé de la jouer, dans un théâtre abandonné qui n’est pas celui du film, sans spectateurs, juste pour le plaisir de se retrouver et pour guérir leurs plaies. Au fur et à mesure, avec le bouche-à-oreille, ils acceptèrent d’ajouter quelques chaises pour 8 personnes, puis 15 puis un peu plus et évidemment parmi les amis, il y eut des gens du théâtre, du cinéma, quelques « happy few » dont Louis Malle qui habitait toujours aux États-Unis.
Séduit par la pièce, le cinéaste – avec l’assentiment des comédiens – a le projet de filmer la représentation mais ce projet tombe un peu à l’eau. Quelque temps plus tard, l’idée est à nouveau reprise mais la troupe a cessé les représentations et il faut trouver un autre théâtre. Ce sera le New Amsterdam, construit au tout début du 20ème siècle, qui fut de 1913 à 1927 un lieu prisé de la vie mondaine new-yorkaise sous le nom des Ziegfield Follies.
À la fin des années 90, ce théâtre est désaffecté et ce fut un véritable défi pour l’équipe du tournage, certes, mais également pour les acteurs, d’arriver à un résultat aussi magistral. D’aucuns, qui ne sont pas des amateurs de théâtre, ont pu ainsi rentrer dans l’œuvre de l’auteur russe avec grande facilité. Certes, ceux qui connaissent le texte remarquent qu’il a été adapté mais de manière judicieuse par David Mamet. C’est surtout sur la partie technique qu’il y a eu un travail d’orfèvre, et les contraintes étaient nombreuses. Dans une interview, le directeur de la photographie de Louis Malle sur ce film, Declan Quinn, explique que peu d’espaces du lieu étaient praticables. Ainsi les lumières ne pouvaient être appliquées au murs qui étaient friables, ils devaient donc user d’astuces pour fixer les lumières, et éclairer certains éléments du théâtre qui leur semblaient intéressants. Le lieu était humide et glacial mais chacun était excité par l’atmosphère du lieu et l’enjeu. Tout était concentré sur un petit espace même pour les comédiens. Il précise ainsi : « À l’origine, nous voulions travailler sur la scène, car cela nous aurait donné un plus grand arrière-plan, mais nous n’y étions pas autorisés car il y avait beaucoup d’éléments de ferronnerie suspendus au-dessus, qui n’était pas sûrs. Si jamais quelque chose tombait, nous ne voulions pas être en dessous. Nous avons donc monté la scène au-dessus de la fosse d’orchestre et de ce qui aurait été la première rangée de sièges de l’orchestre. »
Ces difficultés ont décuplé l’imagination de l’équipe et Louis Malle a pensé à faire rentrer la vie dans le théâtre et inversement. Sa scène d’ouverture, dans les rues de New-York, cette 42ème rue, celle des théâtres, avec l’arrivée des comédiens dont on devine en quelques secondes une petite partie de leur caractère – et de celui du personnage qu’ils interprètent – nous invite à pénétrer dans les entrailles de ce lieu mythique et magique. Et soudain, alors que nous pensions assister à une conversation banale entre deux comédiens et à la courte sieste d’un autre, nous nous rendons compte que la pièce a déjà commencé. Les vêtements sont évidemment ceux des comédiens car c’est un filage. Selon les scènes, nous comprenons, grâce à l’éclairage, le moment de la journée, le temps qu’il fait mais aussi la tension des échanges.
Ce film sera le dernier réalisé par Louis Malle qui décédera brusquement quelques mois plus tard. Certains pensent qu’il est comme un testament du cinéaste avec un questionnement sur le temps qui passe, la vieillesse, de ce que l’on a fait de notre vie. Il n’y a bien sûr pas de témoignage du talentueux et prolixe réalisateur sur les raisons du choix de son dernier hommage à la fois au cinéma, au documentaire, au théâtre, aux auteurs et aux comédiens, comme un « tout en un ».

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces films ont été visionnés au cinéma Le Louxor, à Paris.

Inscrivez-vous pour recevoir mes articles dès leur publication !

Pas de spams ici ! Consultez la politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut