Par les temps qui courent – En Pologne

La Pologne a gagné, la démocratie a gagné, nous les avons chassés du pouvoir. C’est la fin de cette période noire, c’est la fin du règne du PiS.
Donald Tusk, dimanche 15 octobre 2023, au soir des élections législatives

Tandis que tous les regards sont tournés, à raison, vers le Proche-Orient, il se passe en Europe des événements importants, notamment sur le plan politique. Après l’Espagne, dans le sud de notre Union, examinons ce qui se passe à l’Est de l’Europe.
Le 1er mai 2004, 10 nouveaux pays, dont quelques pays d’Europe de l’Est, sont accueillis au sein de l’Europe. La Pologne est l’un d’entre eux, elle est déjà membre de l’OTAN depuis 1999.
Des élections législatives ont eu lieu dimanche dernier, le 15 octobre, dans un contexte violent et haineux d’une campagne électorale, dans un contexte de polarisation entre deux blocs – l’un conservateur, nationaliste et eurosceptique, l’autre pro-européen, libéral-conservateur. Si le pouvoir en place est considéré comme autoritaire, le pays est une démocratie et les Polonais l’ont prouvé en se déplaçant massivement.
Les Polonais, après des décennies passées sous le joug du Grand frère russe, comme d’autres pays anciennement communistes, sont parfois nostalgiques d’une stabilité, même cruelle, et il subsiste toujours des disciples de l’autorité. Le changement est toujours déstabilisant et effrayant même dans nos pays d’Europe de l’Ouest.
Que nous disent les résultats et quelle peut bien être la suite ?

Il est important de faire un synthétique retour en arrière pour contextualiser la situation politique actuelle de la Pologne.
Cette année-là, en 1989, le général Wojciech Jaruzelski cumule la fonction de Président et de secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais. Le pays connaît une situation de révolte, et le parti Solidarność oblige le pouvoir à organiser des négociations qui aboutiront à la tenue d’élections législatives partiellement libres.
Alors que Solidarność en sort grand vainqueur, Jaruzelski reste au pouvoir mais la situation n’est pas tenable. Il est contraint d’appeler un nouvel homme, Tadeusz Mazowiecki, un intellectuel, qu’il nomme Président pour former le premier gouvernement non communiste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est un appel à l’exode d’allemands de l’Est vers la Pologne, et moins de trois mois plus tard la communauté internationale assiste à un événement majeur, la chute du mur de Berlin.
En 1990, après que la IIIème République a été proclamée, de nouvelles élections ont lieu et, jusqu’en 1992, plusieurs Présidents se succèdent. Dans ce contexte, l’Allemagne, la France et la Pologne établissent des rencontres régulières (triangle de Weimar) qui préparent à la fois l’intégration de la Pologne comme membre de l’OTAN et l’adhésion du pays au sein de l’Union européenne.

Le 1er mai 2004, la Pologne intègre l’Union européenne. La gauche est alors au pouvoir (Présidence et Conseil des ministres) mais les affaires de corruption font chuter sa popularité dans l’opinion publique.
Le parti PiS (Droit et Justice) a été créé en 2001 par les frères jumeaux Jarosław et Lech Kaczyński – qui mourra en 2010, alors Président du pays, dans un accident d’avion – et se situe sur l’échiquier politique de la droite ultra-conservatrice (catholique) à l’extrême-droite (ultra-nationaliste).
Le parti PO (Plateforme civique) est un parti créé en 2001 également par un trio surnommé « les trois ténors de la politique polonaise », dont Donald Tusk. Ce mouvement politique est qualifié de libéral-conservateur, pro-Europe, et il est membre du Parti Populaire Européen. Il est important de le préciser car certains sont tentés de penser que les résultats des dernières élections vont changer la face du pays. Or les deux partis se rejoignent plus que l’on ne le pense sur des sujets de société.
Le 23 octobre 2005, le PiS entre en jeu et la droite conservatrice et nationaliste remporte à la fois les présidentielles et les législatives. Des postes importants sont attribués aux membres de la coalition, les ultra-conservateurs défendant entre autres les racines chrétiennes de la Pologne.
Aujourd’hui, le Président de la République polonaise est Andrzej Duda, élu en 2015. Lors de la dernière campagne électorale, en tant que membre du PiS, il a soutenu sans ambiguïté le parti au pouvoir. Et les résultats des élections dimanche dernier ont donné en tête le PiS (35% des votes), suivi du PO (près de 30%). Le PiS néanmoins n’a aucune majorité tandis que l’opposition réunit plus de 50% des votes qui lui permet de proclamer sa victoire. Mais qui va prendre la tête du Gouvernement ?

La Pologne a connu un taux exceptionnel de participation au vote lors de ces élections, soit un taux de 73,9%, chiffre à comparer avec un moment très important dans la vie démocratique des Polonais, les élections de 1989 dont l’enjeu était la fin du communisme et qui avait connu une participation de 62,7% des électeurs. Par ailleurs, ce taux élevé légitime encore plus la victoire des opposants.
Une partie non négligeable de la population polonaise ne souhaite plus faire partie, avec la Hongrie, du duo des bêtes noires de l’Union européenne. Le gouvernement encore en place a mis en œuvre des mesures et des lois qui portent atteinte aux droits des femmes ainsi qu’à ceux des minorités, et des lois qui portent atteinte à l’État de droit.
Il est intéressant de noter que les femmes ont un peu plus participé que les hommes (74% contre 72%), l’enjeu pour elles étant crucial notamment sur les droits à l’avortement, la contraception.
Ensuite, les jeunes ont voté massivement aussi, plus de 70%, alors qu’ils n’étaient que 46% à se déplacer, il y a quatre ans. Par ailleurs, la majorité des jeunes Polonais (18-29 ans) n’ont pas choisi le PiS ou le PO car non seulement ils ne veulent plus d’un paysage politique polarisé mais ils ont aussi choisi des candidats plus à même pour eux de défendre leurs valeurs. Ils rêvent d’un pays qui entre véritablement au centre de la politique européenne, notamment sur les droits des femmes, des homosexuels et ceux des migrants.
Si Donald Tusk a fait quelques concessions à la gauche pour emmener la coalition, le PO est un parti conservateur sur les sujets de société et on pourra suivre les rapports de force entre les composantes, d’autant que le leader de PO n’est pas certain d’être retenu pour devenir chef du prochain gouvernement. La coalition emmenée par Donald Tusk arrivera-t-elle à constituer un gouvernement stable, y aura-t-il vraiment des changements, et sur quels thèmes ?

Le 19 février 2021 est entrée en vigueur la facilité pour la reprise et la résilience, instrument de soutien économique de l’Union Européenne. Elle permet aux pays européens touchés par la pandémie du Covid de mettre en œuvre des investissements (notamment numériques et de transition écologique) sur une période allant jusqu’à 2026.
Les fonds sont importants et sont attribués après présentation (et accord) des plans de relance de chaque pays. Si la commission a  approuvé le plan de relance de la Pologne en mai 2021, elle continue de suspendre le versement de la première tranche (estimée à 35 milliards d’euros) du dispositif de redressement et de résilience tant que le pays n’a pas rempli les conditions requises, notamment et principalement sur l’indépendance de la justice.
À l’annonce des résultats, certains pensent que, compte tenu des convictions européennes des vainqueurs, le fonds sera rapidement débloqué, les sanctions levées. Donald Tusk devrait prochainement rencontrer Ursula von der Leyen, présidente de la Commission Européenne. D’abord, on peut légitimement se demander si l’Union Européenne prendra sa décision sur les seuls résultats d’une élection. Puis, il sera difficile et long de défaire des lois votées par les prédécesseurs, et de négocier avec le Président Duda avec qui le prochain chef de gouvernement devra coopérer et que l’on imagine ne pas faciliter la politique du prochain gouvernement. Il n’est en rien certain que Donald Tusk remplira ce rôle, le Président pouvant y mettre son veto, et il pourra imposer le nom de son prochain interlocuteur de cohabitation. Une période qui pourra sembler longue, les prochaines élections présidentielles sont prévues en 2025.
Depuis l’attaque de la Russie en Ukraine, la Pologne, géographiquement un rempart des pays de l’Union Européenne, a rempli son rôle. C’était d’ailleurs un des arguments de campagne du pouvoir en place.
Le résultat électoral chez leurs voisins est une bonne nouvelle pour les Ukrainiens : il est mieux d’avoir un pays qui a de bonnes relations avec Paris et Berlin, et si l’Ukraine veut intégrer un jour l’Union Européenne, il est préférable de ne plus avoir le PiS au pouvoir car le message envoyé serait qu’il ne faut jamais laisser l’Ukraine rentrer dans l’Union Européenne pour ne pas vivre le même scénario qu’avec la Pologne.

Pendant ce temps, Victor Orban se pavane avec Vladimir Poutine dans un sommet ne réunissant que de grands « démocrates », invités par Pékin, et met au défi la communauté internationale qui a lancé un mandat d’arrêt, via la Cour pénale internationale, contre le dictateur russe.
Pendant ce temps, d’aucuns prédisent la réélection d’un Donald Trump, qui continue de caracoler en tête – et de très loin – dans les intentions de vote des électeurs des Républicains.
Pendant ce temps, si nous n’avions pas UNE cheffe de gouvernement les conseils de défense de notre pays ne seraient que des réunions de testostérone.
Est-ce ridicule de penser que plus un homme politique joue sur son virilisme, plus un pays et ses citoyens risquent de se retrouver en situation de grande faiblesse, voire en danger ?

Moins de testostérone, moins d’ego, ça aide !
Christine Lagarde, présidente de la BCE, 8 mars 2023

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