Salles obscures #6

La violence et les femmes. La violence exercée contre elles et par elles. Nous nous rendons en Inde et au Danemark avec un premier long métrage, Santosh, pour la réalisatrice Sandhya Suri et un deuxième, Sons, pour Gustav Möller où nous retrouvons la désormais mondialement célèbre Sidse Babett Knudsen grâce à son rôle de Première ministre du Danemark dans la série Borgen.
Il est inattendu d’aborder le sujet de « la violence et les femmes » car on leur attribue une disposition innée à l’attention aux autres et à la douceur. On oublie commodément que les petites filles sont éduquées pour se tenir tranquilles, sages, ne pas s’imposer, ne pas dominer, et simplement disparaître de la sphère publique, en tout cas ne pas y prendre de place, et y passer.

crédit photo : jon tyson

Affiche du film Santosh

Festival de Cannes 2024, sélection Un certain regard
Réalisation et scénario : Sandhya Suri
Sons : Etienne Haug, Nikola Medic, Bruno Tarrière
Décor : Devika Dave
Direction artistique : Parvindar Singh
Costumes : Bhagyashree Dattatreya Rajurkar
Photographie : Lennert Hillege
Montage : Maxime Pozzi Garcia
Casting : le duo de choc Shahana Goswami et Sunita Rajwar
Genre : drame, thriller – 2024

Une femme qui court la nuit dans les rues en hurlant « maman » dans le trafic intense des véhicules, la caresse d’une main sur la chevelure, le brossage énergique d’un uniforme couvert de sang, les humiliations par la police des couples qui badinent, la corruption, la violence et la passivité des fonctionnaires de police teintées de discrimination, la rage entre les communautés religieuses et les castes, le statut de « mineure » des femmes célibataires ou mariées, l’appétence pour la liberté de ce personnage, Santosh, le pouvoir et la violence, la manipulation.
Le premier film de Sandhya Suri est dense, il aborde un grand nombre de thèmes qui tissent chaque scène avec cohérence. La réalisatrice n’a pas incidemment intégré autant de matière, de contenu, tout est calculé. On salue son exploit de ne pas s’être laissée noyer par tant de propos et l’on comprend sa maîtrise de la mise en scène lorsque l’on apprend qu’elle a étudié les mathématiques. La rigueur est son alliée.

Sur le plan thématique, il s’agit d’un film sur la nature désinvolte des préjugés, de la corruption, du système des castes et de l’intolérance religieuse. Ces thèmes sont inscrits dans l’ADN de chaque scène. J’ai essayé de ne pas les mettre en avant, mais de les laisser vivre et s’installer dans le film.

La subtilité et la nuance sont aussi ses alliées.
L’une des premières scènes de la fiction est un avant-goût de ce que nous allons découvrir du caractère de l’héroïne : une femme adulte installée entre ses parents et sa belle-mère qui l’insulte et la traite comme si elle était une enfant, un poids, un fardeau, comme si elle n’était le sujet de rien après le décès de son mari.
Il est de plus en plus rare de voir des films dont l’histoire est si forte. C’est ce qui a, semble-t-il, attiré et motivé les investisseurs anglais, français, allemands et indiens. Et la genèse de ce film y est pour beaucoup. Si l’idée de la cinéaste était de mettre en images la violence exercée sur les femmes, c’est principalement une scène de manifestation contrée par la police qui l’a mise sur le chemin de son futur film.

Santosh – Bande annonce du film

Il y avait l’image d’une
immense foule de manifestantes en colère, les visages contorsionnés par la rage, et une ligne de
policières qui les forçaient à reculer. L’une de ces policières avait une expression si énigmatique. Elle
m’a fascinée. Qu’est-ce qui la sépare des manifestants, et quel pouvoir son uniforme exerce-t-il sur
ceux qui n’en portent pas ? Explorer cette violence et le pouvoir de cette femme au sein de cette
violence m’a semblé passionnant.

Sandhya Suri

Elle voulait, à l’origine, enquêter sur ces femmes policières lorsqu’elle apprit qu’une loi permettait aux veuves de policiers en exercice de reprendre la fonction, ce qu’on appelle la « nomination compassionnelle ». Ne pouvant pénétrer dans ce milieu fermé pour réaliser un documentaire, la fiction s’est alors imposée, pour notre plus grand plaisir.

L’histoire de Santosh, c’est l’histoire d’une femme qui passe d’épouse à veuve et qui devient policière, avec un uniforme qui lui donne énormément de pouvoir. Ce qui m’intéressait, c’était de raconter l’histoire d’une femme qui est en quête d’un statut, d’une place dans la société. Mais c’est aussi un cheminement de deuil.

Ce film de deux heures est à la fois un film social et un thriller.
Si la partie « écriture » est maîtrisée, grâce à cette histoire forte, il ne faut pas oublier la partie technique qui renforce le récit.
Rappelez-vous le cinéaste vietnamien, Thien An Pham, qui était un ingénieur, lui aussi de formation scientifique. Comme dans le film L’arbre aux papillons d’or, la musique que l’on entend n’est que la musique diégétique c’est-à-dire celle qu’écoutent les protagonistes. Sandhya Suri savait qu’elle prenait des risques en n’y incluant pas de « musique de film » mais grâce à ce choix, nous plongeons plus facilement dans la fiction, à l’affût de la moindre tonalité, du moindre bruit. La plupart des plans nous mettent à la place de la protagoniste, et nous sommes baignés dans les sons diurnes et nocturnes, au plus près du naturel.
Sandhya Suri explique dans une interview qu’elle a voulu une mise en scène organique et qui ne joue pas sur des effets spéciaux, ou sur un artifice – qui peut se prêter pour d’autres réalisations – mais qui n’y avait pas sa place. Ici, les couleurs ne sont pas saturées, les scènes de nuit ne sont pas appuyées d’une lumière bleutée très souvent utilisée pour ce type de scène. Les lieux dénichés par l’équipe correspondant également à cette recherche « désaturée » tout en n’omettant pas une esthétique, des clairs obscurs, car elle correspond à l’atmosphère du film, brute.
Nous ne savons pas exactement où se situe l’action, la zone choisie par la réalisatrice se veut périurbaine. Ce n’est pas l’Inde des cartes postales. Il n’y a pas de leçon de morale dans ce film, on ne vous guide pas par la main pour vous imposer ce que vous devez penser, de quel côté vous devez vous ranger, si vous devez condamner la protagoniste principale. Chaque personnage est dans une zone grise, avec une nuance plus ou moins soutenue. C’est ce qui fait la force des meilleurs scénaristes, dramaturges et metteurs en scène. Aucun des personnages n’est caricatural, chacun et chacune peuvent basculer dans ce contre quoi il lutte, la corruption, les préjugés, la violence.
Enfin, l’une des forces du long-métrage tient aussi au duo imaginé par Sandhya Suri, la jeune recrue sur les traces d’un destin, d’une autonomie, et la capitaine rouée dont on ne sait ce qu’elle attend de sa binôme, si elle la forme ou si elle la manipule. Un duo dont on ne sait s’il exerce la violence pour se protéger ou se venger, et venger toutes les petites filles et toutes les femmes du monde.

Les espaces confinés donnent une grande liberté artistique. J’aime quand le film développe son propre microcosme, avec ses propres règles.

Gustav Möller
Sons – Bande annonce du film

Prix « sang neuf » du 4e festival Reims Polar
Berlinale 2024, sélection officielle
Réalisation : Gustav Möller
Scénario : Gustav Möller, Emil Nygaard Albertsen
Musique : Jon Ekstrand
Photographie : Jasper Spanning
Montage : Rasmus Stensgaard Madsen
Genre : drame, thriller – 2024

En danois, « vogter » signifie tuteur ou gardien. C’est le titre original du film. La distribution a choisi de le remplacer par un mot anglais dont beaucoup connaissent le sens : « sons », ou fils au pluriel. Et parfois, le titre choisi pour une distribution à l’international est plus pertinent. Ici, Eva, la gardienne, au début du film, est comme une mère dans cette unité carcérale et ce choix a une importance dans la suite du film.
Les plans sont resserrés sur des corps qui sont très proches les uns des autres. Aucune distance dans cette unité de la prison où Eva officie comme gardienne. Nous sommes loin de l’image que souvent la fiction américaine nous envoie de l’univers carcéral. Eva se tient au côté de ce détenu pour lui apprendre à utiliser une cafetière électrique, puis elle aide un autre prisonnier comme une maman, chacun penché, tête contre tête, à résoudre un simple exercice d’arithmétique. Plus tard, dans une pièce dénuée de toute esthétique, sans autre gardien autour d’elle pour sa protection, elle est assise au centre d’un groupe de détenus, les yeux clos, dans un exercice de méditation.
Comme dans le film de Sandhya Suri, la photographie est dirigée vers ce qu’il y a de plus naturel. Le tournage a eu lieu dans une ancienne prison désaffectée, et les couleurs sont celles des administrations, les couloirs sont étroits, la lumière est brute autant sur les murs que sur les visages des différents protagonistes. Il n’y a pas de fards, il n’y a pas de superflu. Le parti pris des plans et de la photographie rend cet univers aussi étouffant et oppressant que si nous y étions nous-mêmes enfermés. A vie. Comme les prisonniers et, d’une certaine manière, leurs surveillants. Un monde à part, avec ses règles qui pourraient paraître injustes et cruelles au-dehors.
Lors d’un transfert, tout bascule, le visage paisible d’Eva se fige, son corps se raidit, son regard est paniqué et se durcit, et nous accédons à un autre monde, celui des détenus les plus violents où elle demande à être mutée, prétextant le harcèlement d’un collègue et continuant de dissimuler à sa hiérarchie son secret. Nous apprenons rapidement pourquoi Eva s’en prend à sa cible. Seule femme dans l’unité de haute sécurité, le duel va commencer entre Eva et le nouvel arrivé, d’abord par de petites frustrations et des humiliations qui prendraient une tournure agaçante chez un être équilibré mais qui met le jeune homme puissant et écorché dans une rage dévastatrice. Leur confrontation, sauvage, ne nous permet pas de savoir qui manipule qui.
Gustav Möller est ce cinéaste suédo-danois qui, en 2018, nous a tenus en haleine avec The guilty. C’est son second long-métrage, et là encore, il choisit un huit-clos. Il n’est pas étonnant de le retrouver dans un univers encore institutionnel, après la police, le monde carcéral. Ce n’est pas celui des gentils et des méchants, la frontière est mouvante. Rien n’est noir, rien n’est blanc. A nouveau, il nous enferme littéralement et nous assistons, impuissants, à cet affrontement.

Dans Sons et Santosh, il y a une chemise bleue pour l’une, une chemise beige pour l’autre, avec ses blasons, celui de gardienne de la paix, celui de gardienne de prison. L’uniforme est important dans ces deux fictions car il permet aux deux héroïnes d’employer la force, de justifier les coups. Pour le bien de la société, pour leur propre sécurité ou pour leur vengeance, anéanties par le chagrin et la douleur. C’est l’un des points communs des deux réalisations, celui de l’institution comme « bouclier » pour avoir le droit de cogner.
Eva, la gardienne de prison, nous est présentée comme une femme prévenante, s’occupant comme une mère ou une grande sœur des prisonniers les moins dangereux et inaptes à la vie. Santosh, la gardienne de la paix, est une femme retirée de toute vie publique, car mariée, puis jeune veuve, aux dépens de sa belle-famille. Un côté doux et innocent leur est attribué dès les premières images. Elles sont a priori inoffensives. Et c’est toute la force du casting de ces deux films. Le réalisateur danois a écrit son scénario en ayant en tête Sidse Babett Knudsen tandis que Sandhya Suri avait un tout autre personnage en tête, une toute autre image, et l’actrice Shahana Goswami, plus âgée que la scénariste l’avait imaginé, s’est imposée. Leur interprétation est en nuance, on devine à peine ce qu’elles pensent, leurs contrariétés, leur colère, et surtout leur grande violence à venir.
Puis, il y a aussi chez les deux personnages la reconstruction après le deuil, la perte d’un mari ou d’un fils et leur volonté de prendre une place dans la société.
Enfin, Eva et Santosh évoluent, dans leur sphère professionnelle, dans un univers masculin. Elles sont presque seules dans un monde de violence verbale, physique, de mépris, de tensions, de testostérone qui, au quotidien, à chaque instant, les agressent, et les contaminent.
La violence a semé et fait germer ses graines. La violence du genre féminin peut alors être le résultat de cette discrimination, de l’assujettissement et de la violence infligée au sexe dit faible. Cette accumulation d’agressions et d’oppression engendre de la frustration, de la rage, une immense colère.

Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces deux fictions ont été visionnées respectivement aux cinémas Le Louxor et UGC-Les Halles.

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