Le cinéma s’empare régulièrement du thème de la prédation des hommes pour nous aider à ne pas oublier… En ces temps de bouffées de virilisme des plus vils et des plus inintéressants des hommes, la culture sous toutes ses formes doit accompagner le combat et le courage des femmes et des enfants, humiliés et agressés. L’agresseur n’est pas qu’une vedette de cinéma, de théâtre ou un homme politique, il est l’individu tapi dans tous les recoins de cette planète, dans toutes les couches de la société.
Sven Bresser, réalisateur néerlandais, présente avec Rietland/Reedland son premier long métrage. Sa première réalisation, un court métrage, L’été et tout le reste (2018) – que vous pouvez visionner ici – a été sélectionnée en compétition officielle de la Mostra de Venise et au Festival International de Toronto.
Reedland, se déroule dans les mêmes paysages ruraux de son enfance, loin des champs de tulipes à perte de vue, des cartes postales néerlandaises. Sven Bresser déclare : « Pour moi, c’est un film sur l’ombre et la lumière, et les zones d’incertitude entre les deux. »
Il fallait bien deux réalisateurs, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, pour mettre en images et en paroles l’un des plus grands fléaux de cette planète, l’inceste. Car l’entièreté du long-métrage On vous croit se situe dans l’enceinte judiciaire, l’atmosphère visuelle est clinique. L’émotion se joue ailleurs.
Deux films aux univers très différents, deux films qui remettent à leur place les prédateurs, celle des nuisibles.
crédit photo : josep castells

Rietland | Reedland
Sélection à la 64e Semaine de la critique (2025)
Réalisation et scénario : Sven Bresser
Image : Sam du Pon
Son : Vincent Sinceretti
Musique : Mitchel van Dinther,
Montage : Lot Rossmark
L’actrice, l’acteur : Loïs Reinders, Gerrit Knobbe
Genre : drame thriller – 2025 (Pays-Bas)
Le vent s’engouffre dans les roseaux qui s’agitent, qui bruissent… de rumeurs ? Quelque chose s’est passé. Quelque chose de très inquiétant.
Dans ces plaines de tourbières favorables aux roseraies, au centre-est du pays – les Pays-Bas-, les éléments comme le vent et l’eau sont les plus forts. Ils ne calment pas les esprits. Ils les agitent, les broient et les contraignent.
Sur cette terre d’hommes rustres – d’aucuns les qualifient de taiseux -, rudes à la tâche manuelle d’entretenir les terres, avec ces gestes répétés – répétitifs ? – précis, transmis de génération en génération, le sourire ou les relations sociales apaisées des hommes sont une option. Et on doit les comprendre, leur vie est difficile. Difficile face aux concurrents du village de l’autre côté du lac – les Trooters – qui sabotent leurs traditions en utilisant des machines, face aux concurrents chinois qui livrent des roseaux bien meilleur marché et de très mauvaise qualité.
Il y a Johan. Il y a Dana. Le grand-père et la petite fille.
Leur relation est économe aussi en mots même si Dana essaie de bousculer l’aïeul. Elle parvient à sa fin en l’impliquant dans le spectacle organisé par l’école. On ne voit pas la mère de la fillette, elle n’a pas de corps, on entend juste sa voix quand elle dépose sa fille. La seule histoire que son grand-père daigne lui raconter à son chevet est une histoire inventée de son enfance, une histoire à faire des cauchemars, à éviter les roseraies. Un avertissement ?
Johan, le lendemain de l’arrivée de Dana, découvre le cadavre d’une jeune fille, violée, assassinée au milieu des roseaux. Il reste saisi devant le corps à moitié dénudé, comme fasciné.
Sur cette terre, il y a deux univers. Celui des petites filles et des adolescentes. Celui des hommes de tout âge.
Dana, par sa seule présence chez son grand-père, l’interroge inconsciemment. Qui est cet homme dont on ne connaît rien si ce n’est sa dextérité à faucher les roseaux, à entretenir ses parcelles par une chorégraphie avec le feu et les broussailles.
Une plage d’été au petit matin
Poème lu par un petit garçon à l’église
Shrrrrrrrrouch
La mer se met à gronder
Le soleil semble faire ses adieux
L’ombre emplit les lieux.
L’univers des petites filles et des jeunes filles est de paillettes, de créativité, de lumières, de poésie. Mais il est aussi de combats posés en allégories à travers le spectacle du Village englouti que Dana adapte en un combat d’hippopotames, inspirée par le documentaire vu à la télévision. Elle prend sa revanche, l’air de rien, sur ce grand-père qu’elle fixe d’un air interrogateur. Elle n’a pas peur, elle tient tête. Elle l’achève, symboliquement.
L’univers des hommes est sombre. Ils se toisent comme des animaux en rut qui se partagent les femelles. Celui de Johan est ponctué de scènes surnaturelles, sans effets spéciaux délirants, pour qu’il n’y ait pas de coupures esthétiques. Sven Bresser l’explique dans cette interview : « Il était très important de ne pas appuyer ces moments fantastiques par une esthétique de genre, fidèle aux règles du ‘fantastique’. Je voulais les dépeindre avec la même simplicité que lorsque Johan mange une assiette de patates, ou que nous filmons le vent dans les roseaux. Je voulais brouiller la frontière entre réalité et fantastique. Le surnaturel peut paraître réel et la réalité peut paraître magique. » Magique comme certains tableaux de la végétation, du ciel menaçant ?
Les sons du vent dans les roseaux, de la pluie à verse sur le toit de la voiture, assourdissants pour souligner la tension et le danger pour la jeune fille qui a accepté de monter dans cette voiture. Cette matière collante noire qui colle aux doigts et à la chemise de Johan, dont il essaie de se débarrasser dans le lac.
On peut mettre Sven Bressser dans la catégorie des jeunes cinéastes que sont Thien An Pham et Iris Kaltenbäck, ou des plus rodés comme Ryūsuke Hamaguchi ou Jonathan Glazer, celle de ceux qui maîtrisent le mixage du son et de l’image et qui nous aspirent vers l’écran.
On vous croit
Sélection au festival du film social (hors compétition) 2025
Réalisation et scénario : Charlotte Devillers, Arnaud Dufeys
Son : Antoine Petit, Liza Thiennot, Arthur Meeus de Kemmeter
Musique : Lolita Del Pino
Photographie : Pépin Struye
Montage : Nicolas Bier
Les actrices, les acteurs : Myriem Akheddiou, Natali Broods, Adèle Pinckaers, Alisa Laub, Marion de Nanteuil, Laurent Capelluto, Ulysse Goffin,
Genre : drame – 2025 (Belgique)
Il est de ces crimes qui sont peu dénoncés et très rarement condamnés. Les crimes qui sont commis derrière les portes, les crimes que personne ne veut voir, les crimes dans les foyers, les exactions envers les compagnes et mamans, et les perversités envers les enfants.
Alice, Étienne et Lila, le trio. La trinité qui se bat contre les institutions, contre la complaisance de la société. Seuls ces trois protagonistes dans le film ont un prénom, les autres seront la juge de la jeunesse – équivalent au juge aux affaires familiales en France-, les avocat.e.s et… le père. Celui qui ne s’est jamais, depuis leur naissance, occupé de sa progéniture, ni n’a soutenu celle qu’il harcèle, qui semble lui appartenir, lorsque l’on apprend l’opération de séduction après une première séparation. Celui qui, autocentré, essaie de démolir celle qui ose l’accuser lors de cette audition de justice.
Presque toutes les scènes du film sont des plans serrés sur les personnages. D’Étienne, le petit garçon violé par son père, on ne verra son visage que furtivement dans la première partie du film, ou dissimulé par une capuche, comme s’il souhaitait disparaître. Il l’a même formulé à sa maman. Les plans, lorsqu’ils sont larges, sont très graphiques, et les personnages déambulent et se dissimulent dans des escaliers.
Si d’autres cinéastes ont déjà fait travailler des acteurs non professionnels dans leurs fictions, ici Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont eu l’idée d’associer les grands comédiens belges que sont Myriem Akheddiou, Alice, et Laurent Capelluto, le père, avec de vrais avocats qui avaient la trame des scènes et dont le duo de cinéastes attendait une vraie prestation, sans dialogues écrits à l’avance.
Les acteurs ont appris mot par mot ce qu’on avait écrit. Les avocats s’en sont inspiré, mais ont préparé leur plaidoirie comme pour une audience réelle. On voulait que le travail naturaliste avec les avocats ait un impact sur le jeu des acteurs. Que les deux se nourrissent.
Arnaud Dufeys | interview We love cinema
Le tournage a eu lieu en seulement deux semaines, et la scène principale d’Alice, du père, des avocats et de la juge a été faite en une seule prise en utilisant trois caméras. De cette séquence, on retiendra le contraste entre l’insensibilité et la froideur du père et toute la gamme d’émotions par lesquelles passe Alice, la mère qui veut expliquer, qui protège et élève dans tous les sens du terme, sa grande fille et son petit garçon.
Charlotte Devillers : « On a eu l’occasion de participer à des réunions publiques dans le cadre de la CIIVISE, et on s’est rendu compte que ces problématiques touchaient énormément de monde, et que la parole des mères et des enfants n’est absolument pas prise en compte. On prône la libération de la parole, mais quand les enfants et les mères parlent, on ne les croit pas. »
La tension – on a du mal à respirer – est présente jusqu’à l’une des dernières scènes, le renversement de la domination. L’émotion ne nous quitte pas, et le « On vous croit » nous rend notre souffle.
Cette rubrique se veut régulière (et fréquente) car si vous avez lu mon premier article, vous savez dorénavant que je suis férue de cinéma. J’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du 7ème art, et je vous ferai part de temps en temps de mes coups de cœur.
Ces deux fictions ont été visionnées respectivement au cinéma Saint-André-des-Arts et au cinéma Le Lucernaire.


